On approche. Je devenais nerveux. Enfin nous voici le long du chemin bordé de peupliers et devant la grande porte de fer, peinte en vert. Elle est fermée. Un œil de bœuf s’entrouvre dans les bâtiments de la conciergerie et une tête inquiète nous examine non sans une certaine défiance.

cocher2Notre cocher qui connaît les habitudes de la maison, n’essaie même pas de parlementer ; il fait de grands gestes avec son fouet et avec sa tête, qui signifient : « ouvrez donc cette porte. »

Le petit guichet se referme lentement ; enfin la porte grince et s’ouvre à deux battants.

Un petit homme à cheveux blancs, la calotte à la main, nous accueille d’un sourire, en branlant fortement le chef et en articulant des sons inintelligibles.

J’ai su depuis que c’était le portier, un brave homme de portier : le père Thaddée. A l’inverse de ses confrères en conciergerie, le père Thaddée était un modèle de discrétion et de mutisme. Il était affligé d’un bégaiement très prononcé, si prononcé qu’on n’attendait jamais la fin de ses phrases, on aurait perdu trop de temps.

Il se rendait d’ailleurs bien compte de son manque total d’éloquence et pour ne pas affliger ses interlocuteurs, il se contentait de les gratifier d’un éternel sourire en leur répondant invariablement oui, oui, non, non.

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Ajoutez à cela qu’il était un peu sourd et qu’il répondait volontiers oui pour non et vice versa, avec un petit accent germanique très prononcé et une bonne grâce indiscutable. Ce n’était peut-être pas la crème des concierges, mais à coup sûr c’était la crème des hommes.

Il cumulait les emplois. Il servait les étrangers à table, assez maladroitement du reste et vous renversait une cascade de sauce entre les épaules, avec un sourire si doux qu’on en restait désarmé, tandis qu’il marmonnait une interminable série de non, non, non, en signe d’excuse.

A moments perdus, il était tailleur d’habits et son aiguille ne bégayait pas entre ses doigts. Il travaillait sans s’arrêter, en silence et poussait un grognement de colère quand la cloche l’obligeait à faire le service de la porte. Il refusait d’ouvrir s’il avait un travail pressant et laissait le visiteur se morfondre en attenant son bon plaisir.

Il n’aimait pas la plaisanterie, qu’il prenait pour de la raillerie. Sa loge était inaccessible aux profanes ; il les en expulsait sans ménagement.

Mais en dehors de ses fonctions il était jovial, d’une jovialité un peu monotone il est vrai, que trahissait son même sourire et ses branlements de tête, accompagnés de ses litanies de oui, oui. Il aimait les jeunes, les nouveaux, surtout les Alsaciens et partageait avec le père Gallois l’entretien des poissons rouges de l’étang.

En hiver, sa sollicitude s’étendait aux moineaux. Il recueillait pour eux du pain qu’il émiettait dans les cours de récréation et plus particulièrement vers la porte qui séparait le château de l’école d’agriculture. Je le vois encore assis sur une borne et jetant la manne à ses favoris ailés.

Il riait de bon cœur en les voyant se précipiter gloutonnement sur leur repas. Tout ce petit monde le connaissait et s’en laissait facilement approcher. Les plus hardis venaient becqueter jusque sur sa main  et il leur causait dans son jargon monosyllabique, avec des rires joyeux et une béatitude qui disait toute la bonté de son cœur.

Tel était l’homme qui m’apparut le premier à mon arrivée à Saint-Remy.

SOUVENIRS DE ST REMY HTE SAONE, (E.BERGERET) n°10, 1908, pp 4-5

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