La division était prête à partir en promenade. On procédait au dortoir aux derniers préparatifs de toilette. Chacun lissait ses cheveux à l’eau fraîche en souriant au miroir. C’était le moment où l’on prenait des poses conquérantes et l’où constatait les progrès d’une barbe ou d’une moustache naissante.

Les sabots étaient provisoirement remisés et remplacés par de bons souliers ferrés que les domestiques avaient surchargés d’une couche gluante de cirage.  Les élégants emprisonnaient leurs mollets dans des molletières à baleines ou les cerclaient de guêtres molles ; chacun suait, soufflait, pour être beau et pour produire son petit effet dans la traversée des villages !

Les numéros des lits dansaient la sarabande conte les montants de fer : peignes et brosses fonctionnaient dans des mains vigoureuses et dans l’air voltigeait de la joie  et des  poussière, bref, c’était l’habituel remue ménage de gens pressés qui font leurs préparatifs de voyage.

Les professeurs participaient à la fièvre générale et derrière ses rideaux blancs, le père Wertz lui-même se créait une raie impeccable et lustrait son huit-reflets à grands coups de manches de redingote. La surveillance était réduite à son minimum  et dans ces minutes bien employées, personne ne songeait à enfreindre la discipline ; la toilette primait tout. Je fais exception toutefois pour les dissipés ou les farceurs qui ne perdent jamais une occasion de s’amuser aux dépens d’autrui.

Maugin était de ceux-là. Il venait de mettre ses moustaches sur le pied de guerre et après avoir grimacé des poses belliqueuses devant son miroir, il savourait son triomphe en laissant errer une langue voluptueuse sur ses lèvres sensuelles. L’œil  allumé, le jarret tendu, débordant de sève et d’allégresse, comme le bourgeon de printemps qui fait éclater son corselet vert, il contenait avec peine sa joie de vivre et d’être beau.

Dans cette tension nerveuse qui implique toujours un impérieux besoin de dépenser des énergies, il aperçut tout à coup son voisin, Anselme Pinot, qui achevait de lacer ses souliers. Il bondit à ses côtés. Nul professeur à l’horizon. L’instant était propice. Il lui appliqua une formidable claque dans les régions hémisphériques.

Mais o stupéfaction. Il s’était trompé de cible. Le père Surmély, atteint dans sa dignité s’était redressé comme un ressort. Il ne put que bredouiller son ahurissement. Tant d’audace l’avait suffoqué.

A sa vue Maugin fut à demi électrocuté. Il pouvait craindre les pires catastrophes et son regard  anxieux disait sa peur et sa résignation. Les témoins de cette scènes étaient partagés entre le fou rire et la crainte du tonnerre.

Mais il était écrit que la foudre ne devait pas tomber ce jour là. Le lendemain seulement, pour une minime infraction à la discipline, Maugin fut cloué au clou jusqu’à nouvel ordre.

Il gagna son tilleul favori sans haine et sans étonnement et chemin faisant ayant croisé Anselme, l’auteur de tout son mal, il lui dit ces simples mots où se devinent sa grandeur d’âme en même temps que son inaptitude au martyre : « Pour cette fois-ci, je ne t’en veux pas, mais tâche de ne plus recommencer… »

SOUVENIR DE ST REMY HAUTE SAONE, 15, 1909, (E.BERGERET), p. 3 à 5, 30.10.13

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