En 1884, le père Peter, le grand Peter, comme on l’appelait familièrement, était professeur de 5ème française. C’était un homme sec et nerveux qui menait ses élèves tambour battant. Il était en même temps chef de la division des Petits et j’ai conservé de lui un souvenir cuisant, parce qu’il lançait la balle très fort et très juste et ne ménageait pas nos petites carcasses. Le gros Maillot dit l’alouette, qui lui reprochait en outre une sévérité, bien méritée, d’ailleurs, s’était vengé en composant sur lui une complainte, qui eut son heure de succès.

pupitreComme professeur, le père Peter, avait d’excellentes méthodes d’enseignement. Il savait exciter l’émulation. Je me souviens notamment d’un de ses procédés, il est simple et donnait de très bons résultats.

Dans un coin de la salle, face au sien, sur une estrade, il avait installé un petit pupitre avec une chaise. L’élève  le plus méritant venait s’y asseoir pendant un temps variable : un ou deux jours. De là il dominait ses camarades de toute la hauteur de son piédestal et de son talent. Pendant la durée du triomphe le professeur avait pour lui toutes sortes de condescendances et ne l’interrogeait qu’avec une nuance de respect. Il perdait tout contact profane avec ses camarades et jouait avec conviction pendant quelques heures, le rôle de demi-dieu.

On conçoit dès lors les efforts d’énergie déployés de toutes parts pour occuper la chaise d’honneur. C’était une lutte féconde en résultats. Celui qui avait goûté l’enivrement du triomphe, se faisait un point d’honneur de reprendre sa place pour prouver qu’il n’était pas déchu ; les cancres eux-mêmes bénéficiaient de l’entrainement général, car l’amour propre est encore le meilleur stimulant que je connaisse.

chahutDonc, en l’an de grâce 1884, le jeune Adrien Gallet, détenait le record des premières places. Le père Peter l’avait en haute estime et ne lui ménageait ni encouragements ni flatteuses paroles. En tête d’une devoir il lui avait même écrit cette phrase mémorable qui mit le feux aux poudres : « Courage, Adrien Gallet, vous aurez tous les prix à la fin de l’année ».

La phrase fit le tour de la classe et plus d’un en conçut une secrète jalousie. L’auréole d’Adrien en était diminuée. Puisqu’il devait avoir tous les prix, à quoi bon lutter ? On ne lutte pas avec les « fifis ». C’était un parti pris en sa faveur et patati et patata…  chacun disait la sienne. Bref, ce fut un relâchement général dont le père Peter ne saisissait pas la cause. Et Gallet se maintenait sans difficulté sur la chaise d’honneur. Il y avait élu domicile définitif et personne ne songeait à l’en chasser.

Mais trôner avec persistance, Adrien eut bientôt le vertige des sommets, il crut à sa supériorité et sa vanité augmentait en raison inverse de son prestige. Il devint bientôt insupportable aux camarades qui le voyaient d’un mauvais œil  occuper une place qu’ils jugeaient usurpée.

L’institution de la chaise d’honneur avait perdu sa raison d’être et son efficacité, il fallait en faire disparaître la trace : c’est l’esprit de toutes les révolutions.

Et la révolution grondait en bas.

Les conjurés combinaient leurs plans d’attaque. Les plus enragés étaient mon frère Auguste, Chevrey dit le Coq et Lefranc dit le Fig. Pour prendre d’assaut cette nouvelle Bastille ils préparent une abominable drogue composée de goudron, de miel et de fromage mou. On en badigeonna copieusement la chaise d’honneur et lorsqu’Adrien Gallet vient en prendre possession, le contact fut si intime et si troublant qu’il en poussa un cri d’effroi. Mais il était trop tard et quand le père Peter vint pour le retirer de la situation désagréable où il se trouvait englué, leurs efforts combinés n’arrivèrent qu’à mettre son fond de pantalon en détresse et la classe en gaîté.

De ce jour Gallet repris sa place dans le rang : la chaise d’honneur avait vécu.

SOUVENIR DE ST REMY HAUTE SAONE, 15, 1909, (E.BERGERET), n°15, 1909, pp.1-3, 13/11/13

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