La présence des « nouveaux » avait son charme ; on les apprivoisait ce jour là, on avait même pour eux trop de prévenances et d’attention.

Les Anciens, les Grands surtout, les accaparaient un peu à la façon des bleus à l’arrivée de la classe. On les initiait aux traditions, en les conduisant au village, chez la mère Grangier, chez Guyot au Cheval blanc, ou chez le père Joyeux.

Ce n’était pas toujours commode.

faire-le-murPar l’œil de bœuf de la conciergerie, le père Thaddée ou quelque pion posté à cet effet, interpellait tous ceux qui tentaient de franchir la grande porte et les obligeait à rebrousser chemin. On allait donc, si on avait la bonne fortune d’éviter toute fâcheuse rencontre, sauter le mur dans la région du « point de vue ». Et, la nuit venue, on rentrait par le même chemin, au risque de se rompre le cou.

Les « nouveau » payaient la tournée comme il convient et les beuveries se prolongeaient jusqu’à la tombée de la nuit après le départ des parents.

Ces promenades au village étaient formellement interdites, ce qui en augmentait le charme. L’essentiel était donc de ne pas se faire prendre en flagrant délit. Pour cela, une sentinelle vigilante montait toujours la garde à une fenêtre et signalait les roubaches suspectes. A la moindre alerte, tout le monde disparaissait au grenier ou dans les caves.

Le père Guinemand affectionnait ce genre de visites domiciliaires. Mais comme il était visible à l’œil nu à des distances considérables et que d’autre part il n’arrivait pas avec la vitesse de la lumière, il ne trouvait jamais personne.

Le père Schlegel plus roublard, se dissimulait derrière les arbres, au besoin il sautait le mur comme nous pour nous surprendre par derrière. Avec lui il fallait être sur le qui vive. La mère Grangier le redoutait comme la peste et pourtant c’était toujours de son air le plus mielleux qu’elle l’invitait à « prendre un verre ». En même temps elle rectifiait la position et rabattait par politesse les manches de sa camisole qui laissaient d’ordinaire voir un bras grassouillet et rose, recouvert d’un blond duvet.

« Hélas, Monsieur le Directeur, ne manquait t’elle jamais de répéter, nous n’avons vu personne aujourd’hui. Les affaires ne vont pas. On m’a jeté un sort. Il faudra bientôt fermer boutique. Avez-vous beaucoup d’élèves cette année ? Votre santé est-elle toujours bonne ? Mais donnez-vous donc la peine d’entrer – que je vous offre deux doigts de kirsch ou une cerise à l‘eau de vie – qu’est ce que vous préférez ? » Et elle parlementait ainsi sur le seuil le plus longtemps possible, pour permettre aux délinquants de prendre le large.

Quand il la voyait si éloquente et si aimable l’abbé Schlegel était fixé ; il coupait court et demandait à faire sa petite inspection. La mère Grangier le précédait en tremblant, mais prête à nier l’évidence.

SOUVENIRS DE ST REMY HTE SAONE, (E.BERGERET) n°10, 1908, pp. 17-18

©2020 Marianistes de France // Réalisé par EXTRATIS

Marianistes de France

N'hésitez pas à nous contacter

En cours d’envoi
venenatis vulputate, nec non eleifend felis

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?