La charisme marianiste

Le charisme marianiste

La Société de Marie ne croît pas en nombre, nous le savons. En revanche, au cours des dernières décennies, elle a beaucoup approfondi son histoire, cultivé son patrimoine et, par là même, accru la conscience de son identité.

De nombreux facteurs y ont contribué:

l’impulsion donnée par le Concile – la place accordée à la Vierge Marie dans « Lumen gentium » – les travaux des derniers chapitres généraux – la révision de la Règle et son approbation.
La publication des Ecrits de Chaminade et d’études s’y rapportant le développement d’un laïcat marianiste gagné à notre spiritualité .
La proclamation de héroïcité des vertus de G.-J. Chaminade, le progrès des Causes marianistes –  l’apport des sessions et centres d’études marianiste – l’accent mis sur la nécessité d’une formation spécifiquement marianiste etc…

On ne peut qu’en espérer un meilleur fruit spirituel et apostolique. Operatio sequitur esse : l’agir découle de l’être. Une communauté que l’Esprit conduit à une plus vive conscience de ce qu’elle reçoit en propre de Dieu se trouve provoquée à un renouveau de fidélité et d’engagement.

Indice de ce progrès:

L’entrée dans la Règle de 1983 du terme  » charisme marianiste  » (art. 5. 3 à 5. 7 et 7. 27), dont la nouveauté a pu surprendre et qui ne figurait pas dans les Constitutions de 1891. Observons qu’en l’absence du mot, la réalité d’un charisme propre à la Société de Marie était clairement affirmée sous le terme  » le don de Dieu » accordé à notre pieux Institut » (art. 293) « notre don de Dieu » selon le titre bien connu du P. Emile Neubert.

Gardons-nous de ne voir là qu’un nouvel étiquetage.

L’ancienneté et l’authenticité du terme inhabituel dans le vocabulaire marianiste mais qui nous vient de la toute première génération chrétienne. ( I Co 12 à 14), sont gage de richesse . Une voix s’ouvre à l’exploration et, plus encore, au ressourcement.

Le terme est-il légitime ?

Il convient d’abord d’écarter de fausses interprétations Vatican II, qui a remis le terme en vigueur après un long effacement (voir par p. ex. Lumen gentium 4, 12. 30), enseigne que les charismes dans l’Eglise revêtent bien des formes,  » des plus modestes aux plus élevées  » (Presbyterium ordinis 9).

S’il n’est pas exclu qu’un charisme présente un caractère extraordinaire ou miraculeux ( le don de guérir, de parler en langues dans la communauté de Corinthe), ce caractère n’est pas attaché à la notion du charisme.

Charisme signifie don gratuit accordé par l’Esprit Saint en vue de la croissance de l’Eglise et du service de la communauté. L’apparence et la mise en œuvre d’un tel don peuvent être des plus humbles.

De même, bannir l’idée que l’attachement d’un Institut à un charisme propre risque d’engendrer un particularisme, voire un chauvinisme. Les dons de l’Esprit ne sont pas détenus comme un monopole. Ils ne peuvent aboutir à un culte fermé à des exclusives.

Un charisme se vit en Eglise et se traduit toujours en service de la communauté ecclésiale.

Dans cette sorte de charte du charisme marianiste sans le mot, alors tombé en désuétude qu’est la lettre du 24 août 1839 aux prédicateurs de retraites, le Fondateur s’exprime sur ce qu’il appelle notre  » air de famille » avec une humble fierté qui est la marque de l’Esprit.

Tous les ordres religieux, me dira-t-on, ont honoré Marie d’une manière spéciale et se font gloire de lui appartenir. Je répondrai que nous sommes loin de prétendre que le culte de la Sainte Vierge soit notre partage exclusif. Ce serait là, en vérité, une bien sotte prétention car, qui a pu aimer le Fils sans aimer la Mère, et qui a osé tendre à la perfection évangélique en excluant de sa consécration à Jésus le culte spécial de Marie?

Mais ce que je regarde comme le caractère propre de nos Ordres, et ce qui me paraît sans exemple dans les fondations connues, c’est que, pour le répéter C’est en son Nom, et pour sa gloire que nous embrassons l’état religieux. je vous répondrai encore que si d’autres Ordres ont cela de commun avec nous, nous devons les féliciter, les bénir et les inviter à rivaliser avec nous de zèle et d’amour, afin de publier partout l’auguste Nom de Marie et de ces ineffables bienfaits. Ni discrimination, ni prétention, une ‘sainte rivalité’ plutôt.

Curieusement, le « Décret conciliaire sur l’adaptation  » et le « renouveau de la vie religieuse (Perfectae caricatis) » parle de  » l’inspiration originelle des Instituts » de « leur caractère particulier » de  » leur rôle propre » de « l’esprit des fondateurs« , du « patrimoine de chaque Institut« , il n’use pas du mot charisme, pourtant présent dans d’autres textes conciliaires.

Que l’expression « charisme marianiste » soit cependant légitime, pas le moindre doute.

Authentifiée par l’Eglise elle figure et dans la Règle, et dans le Décret d’approbation de cette Règle (voir Règle 1983, p. 16). Nous pouvons donc en user sans scrupule, bien que reste en suspens la question de savoir s’il existe un charisme spécifique collectif distinct du charisme du Fondateur ( Olphe- Gaillard, dans VIE CONSACREE, nov.- déc. 1967).
Qui ne connaît la formule piquante « on est sauvé par le vocabulaire »! Certes , par lui-même, le choix d’un nouveau vocable ne sauve pas! Nous ne ferons donc pas un hochet de ce « charisme marianiste ».

Et, pour reprendre le Père Salaverri ( Circ. N° 3, pp. 49-51)

Nous y verrons autre chose qu’un « trésor », un « diamant » hérité du passé, un objet de musée, inerte et figé, entouré d’une garde de « spécialistes » et de savants ». Notre charisme est bien plutôt une « graine », une « semence », en apparence moins précieuse que le diamant, mais promesse illimitée de vie, fragile cependant , et réclamant de chacun, pour fructifier, grande attention et travail assidu.

Que faut-il entendre par « charisme » ?

Semence de vie pour chacun de nous et pour l’Eglise de ce temps,  » le charisme marianiste a besoin d’être accueilli et vécu, « incarné », dit le Père Salaverri, par chaque religieux et par le corps tout entier. »

Pour nous, être marianistes, c’est notre manière propre d’être chrétiens, d’être dans l’Eglise. Plus nous serons marianistes , mieux nous la servirons. Devenir pleinement la personne que l’on est, c’est accepter et offrir ses propres richesses, être conscient que même ses propres limites peuvent contribuer à l’harmonie de l’ensemble, à l’enrichissement mutuel, à la réalisation complète de la diversité des tâches dans l’Eglise« . ( Circ. n° 3, p.65)

 » Seul pourra persévérer dans sa vocation et en attendre la plénitude celui qui sait qui il est et qui est heureux de l’être » Circ. n° 3, p. 68″.

La définition commune du charisme peut nous aider à devenir ce que nous sommes.

Dans un premier regard, retrouvons-en les composantes essentielles, constitutives de notre propre Charisme.

Don de l’Esprit Saint.

Il existe une grande diversité de charismes. Saint-Paul les énumère à plusieurs reprises ( 1 Co 12, 8, 12. 28, RM 12. 6, Ep. 4.n 11). Dans leur diversité, ils présentent ce trait commun de n’être pas invention conquête, ou propriété de l’homme, mais dons de l’Esprit  » qui les distribue à chacun selon sa volonté » ( 1 Co 12. 11) en toute gratuité.

A la source du charisme de tout Institut, on rencontre le fondateur.

Le mot n’est pas familier au P. Chaminade. mais il fait souvent état du  » dessein » que Dieu lui a  » inspiré » Cf . N. le Mire, dans Revue Marianiste Internationale, num 1 et 2 ).

La Société de Marie, écrit-il, est une des oeuvres dans l’Eglise dans laquelle réside l’Esprit de Dieu ( Lettres III, p. 150). Ce « dessein » auquel Chaminade est si attaché qu’il serait prêt à  » monter à l’échafaud » plutôt que de l’abandonner, il ne se approprie jamais. L’opiniâtreté tranquille qu’il met à le faire avancer se nourrit de la certitude, qu’on peut appeler « charismatique », qu’il tient de l’Esprit: « Dieu a confié à Marie une mission spéciale dans l’œuvre du salut : A elle appartient la gloire de sauver la foi du naufrage dont elle est menacée parmi nous » . Le charisme du Fondateur englobe la vision initiale qui lui en a été donnée, la perception des nécessités nouvelles de l’Eglise et de la manière d’y répondre, l’énergie qu’il sut déployer et communiquer pour la traduire en œuvres.

Don de l’Esprit au Fondateur, ce charisme est devenu bien de famille, notre bien.

La Règle demande aux communautés et à chaque frère de se tenir dans la « docilité » (39), « l’ouverture » (40), la « fidélité » (41) à l’Esprit. Nous ne pouvons le faire que si nous découvrons de mieux en mieux le prix de notre charisme, si nous exploitons les ressources que recèle notre alliance avec Marie pour notre sainteté comme pour notre mission.
Dieu ne fait rien que de grand. Ce qui nous vient de lui par le Fondateur est un « don parfait » ( Jc 1. 17). Comment envisager de le laisser en jachère, de passer, distrait, à côté des avances de l’Esprit ? C’était une préoccupation majeure du P.Chaminade de sauvegarder plus que tout « l’esprit de l’Institut », de le préserver de tout ce qui serait – le mot n’est pas trop fort – abâtardissement. Relisons-le en ce 20ème anniversaire d’un Concile qui a pressé les religieux de « connaître et garder fidèlement l’esprit des fondateurs et leurs objectifs propres » ( Perfectae caritatis 2).

« Le religieux doit prendre garde à ce qui est propre à sa religion (= institut) et nous à celle des autres. Chacun doit suivre jusqu’à la mort l’enseigne sous laquelle il s’est enrôlé et s’exercer à ce qui est propre à sa religion. Celui qui prétendrait vaincre en prenant des moyens différents de ceux proposés par l’Institut, seraient-ils encore plus parfaits, n’y parviendrait pas« . « Tout le temps que la Société suivra exactement ses Constitutions, qu’elle en conservera l’esprit elle sera dans un état de ferveur, Dieu bénira ses travaux, elle édifiera le monde. Dès qu’on s’en écartera, viendra le désordre, le relâchement et toute ses misérables suites » – « Si le véritable esprit de la Société peut renaître, tout se rangera, tout ira à merveille, la plupart des difficultés que nous éprouvons viennent de ce que nous nous en sommes éloignés,  » ( Réf. et autres citations dans NEUBERT, Notre Don de Dieu, pp -275-280).
accordé pour le bien du corps entier de l’Eglise.

 » C’ est toujours pour le bien commun que le don de l’Esprit se manifeste dans un homme » (Lumen gentium 12). Les charismes sont ordonnés au bien de la Communauté ecclésiale ; ils contribuent à l’édifier et à l’embellir pour que l’Eglise apparaisse « embellie des dons variés de ses enfants comme une épouse parée pour son époux et que par elle soient manifestées les ressources multiples de la sagesse de Dieu » (Perfectae caritatis 1). « Ces grâces, des plus éclatantes plus simples et aux plus largement diffusées, doivent être reçues avec de grâce et apporter consolation, étant avant tout ajustées aux nécessités de l’Eglise et destinées à y répondre » (Lumen gentium 12)
C’est pourquoi le Concile, tout en préconisant le caractère propre de chaque Instituts, souligne pas moins cet autre principe de rénovation: une communion parfaite à la vie de l’Eglise.

« Tout Institut doit communier à la vie de l’Eglise ».

La Règle a bien intégré cet enseignement de Vatican II.  » Notre charisme, dit-elle, qui découle de l’esprit même de Marie, est un don que Dieu nous a fait pour le bien de son peuple » (5.4). Notons combien l’accent des références à l’Eglise s’est déplacé de 1891 à 1983. Les Constitutions précédentes, marquées par l’époque, se référaient à l’Eglise, surtout comme autorité et hiérarchie, peu à peu l’Eglise Peuple de Dieu tout entier est appelé à la Sainteté et convoqué pour la mission, ce qui est beaucoup plus perceptible dans notre Règle actuelle.

Parler d’un « charisme marianiste » c’est prendre conscience que l’Eglise attend de nous, comme personne et en temps que corps, une forme spécifique de sainteté et d’inspiration apostolique. Puisque la vie religieuse est « un don divin que l’Eglise reçoit de son Seigneur, », nous sommes comptables de notre charisme envers l’Eglise. Ce n’est pas une affaire privée, c’est l’affaire du Peuple de Dieu. Notre vitalité personnelle et communautaire importe à l’Eglise. « plus nous serons marianistes, mieux nous la servirons » P. Salaverri).

J-C. Guy, s. j. décrit ainsi la « révolution copernicienne » opérée par Vatican II sur le terrain de la vie religieuse.

 » La vocation religieuse état spontanément comprise comme un don fait par Dieu à celui qu’il y appelait et qui en était le bénéficiaire premier, le profil de l’Eglise en étant une conséquence. Or le Concile oblige à inverser le sens de la proposition ancienne. La vie religieuse n’est que pour l’Eglise à laquelle elle est donnée par Dieu. On n’est pas religieux pour soi-même, mais on ne l’est que dans et pour l’Eglise. La vérité de la vie évangélique que mène chaque religieux ne se mesure pas d’abord à l’effet de sainteté personnelle qu’elle produit, mais à l’effet de sainteté de l’Eglise qu’elle concourt à produire ». (Documents Episcopal, juin 1985).

En essayant ainsi de mesurer la nature d’un charisme, le nôtre, nous en découvrons aussi l’exigence. Puisqu’il est de la vocation de la Société de Marie de contribuer à la sainteté du Peuple de Dieu, comment ne pas avoir à cœur que notre réponse « embellisse » ce visage de sainteté de l’Eglise ?… et reconnu tel par la hiérarchie apostolique.
Ceux que Dieu a établis dans l’Eglise sont premièrement les apôtres ( 1 Co 12 28). Parmi les dons de l’Esprit, la grâce qui leur est accordée tient la première place. L’Esprit soumet donc à leur discernement jusqu’aux bénéficiaires des charismes. C’est aux pasteurs qu’il revient, non pas d’éteindre l’Esprit, mais de tout éprouver pour retenir ce qui est bon. Celui qui n’est pas de Dieu ne nous écoute pas (1 Jn 4. 6). C’est pourquoi l’Eglise revendique la responsabilité, du charisme des fondateurs religieux, elle en atteste officiellement, l’authenticité après l’avoir soumis à un jugement rigoureux. Ce jugement est comme un sceau apposé par l’Esprit sur une fondation.

C’est un trait saillant de G-J Chaminade de ne rien faire sans l’évêque, sans recours à l’autorité des pasteurs. Il leur soumet constamment ses inspirations, projets, réalisations, les établit juges, s’incline devant leur décision. « Si l’Esprit de Dieu n’est pas en moi personnellement, à cause de mon indignité, il est en moi comme supérieur d’une Société agrée de l’Eglise par ses évêques, par le Souverain Pontife lui-même. Moi-même n’en ai jeté le fondement que comme Missionnaire Apostolique » (Lettres 111, p. 150).

Mais les encouragements et les approbations qu’il obtient font naître en lui bien autre chose qu’un sentiment de satisfaction et de sécurité ! Ils jouent comme une incitation qui décuple son énergie apostolique, le conduit à de nouvelles entreprises, à de plus vastes affrontements.
La Lettre du 24 août 1839, qui fait suite au Décret de louange du 12 avril, manifeste à quel point l’intervention pontificale a fouetté son zèle et son empressement à faire connaître, aimer et servir Marie.

L’approbation d’un charisme n’est pas une inscription au Palmarès de l’Eglise. Ce n’est pas d’une distinction que l’Eglise nous a gratifiés, le 29 juin 1983, en sanctionnant notre Règle, mais d’un mandat: « Puisse la fidélité au charisme marianiste, profondément enraciné dans l’amour pour Marie, conduire les membres de la Société à remplir généreusement, dans l’esprit de leur Fondateur, le mandat que l’Eglise a confié à la Société d’assister Marie dans sa mission… (Règle p . 16). Dans l’ordre de la grâce, don et mission sont toujours conjoints, A qui reçoit davantage, il est demandé davantage. En pénétrant les implications de ce que la Règle appelle désormais notre charisme, n’espérons pas rester en repos. Issu de l’Esprit, le charisme tient du feu de l’Esprit! Qui dit charisme dit élargissement de l’esprit et du cœur, sens accru de l’Eglise, investissement dans la mission, résolution de répandre ce charisme en vue de le perpétuer, engagement sur les « chemins de l’avenir » ouverts par le P.Salaverri (Circ. N° 7)

Marcel Coulin sm.

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