Une colonie de vieux frères à Saint Rémy

Il y avait à Saint-Remy toute une colonie de vieux Frères. La plupart étaient logés dans les bâtiments de l ‘Ecole d’Agriculture. C’étaient les étrangers, ceux que l’âge avait mis hors service et qu’on envoyait prendre leur retraite dans cette paisible demeure qu’était notre bon vieux Saint-Remy. Le château logeait ses propres invalides. Hélas ils n’étaient pas nombreux et la mort se chargeait rapidement de leur abréger les étapes.
En tout ils étaient bien une trentaine, les uns pâles, desséchés, ascétiques, d’autres obèses, voûtés, rhumatisants.

Toujours la porte ouverte

Pendant l’hiver ils disparaissaient frileusement au coin de leur fourneau et on ne les voyait guère que les dimanches à l’heure de la communion.
Cependant, leur chambre restait largement ouverte à tout le monde, car ils aimaient la société des jeunes et les longues causeries.
Il y avait toujours pour le visiteur un petit verre de liqueur et une bonne prise de tabac. Il y avait surtout de l’affabilité, de la bonne humeur et bien souvent de la gaieté. Ils se faisaient jeunes avec les jeunes et pour ne pas les attrister ils savaient leur épargner les inutiles plaintes, oublier les misères de l’âge et sourire quelquefois à travers leurs douleurs.
On les admirait, on les aimait. Ils passaient escortés d’une auréole de respect et de vénération. Les vieillards ont besoin de caresses et de soleil ;  celui-ci réchauffe leurs membres engourdis, celles-là réchauffent le cœur. Aussi c’était à qui ferait assaut, à leur égard, de prévenances et d’amabilités. Et ils se laissaient faire, les bons vieux ; ils se laissaient aimer et choyer. Et, la larme qui perlait aux bords de leurs paupières, le tremblement plus vif de leur étreinte et la douceur accrue de leur sourire, étaient pour nous une suffisante récompense.

Leurs temps se partageait entre la lecture, la méditation, la prière.

Quelques-uns s’efforçaient de travailler encore, aux ateliers, dans les vergers.
Le père Gauth, qui était un ouvrier de tout premier ordre, fréquenta la serrurerie jusqu’à ses derniers jours, le père Serment peignait des décors pour la chapelle quelques jours avant sa mort, le père Vittersheim eut jusqu’au bout la passion des abeilles, etc, etc.
Ceux qui ne pouvaient plus mettre la main à la besogne, s’intéressaient à ce qu’ils voyaient autour d’eux et faisaient profiter les travailleurs de leur expérience.

Quand un rayon de soleil leur permettait de se hasarder dehors, on les voyait, les bons vieux, lézarder le long des murs, au milieu de la jeunesse qui venait les saluer. Parfois ils s’aventuraient jusqu’au Point de vue, leur promenade favorite et après avoir salué la Vierge, s’en allaient au cimetière reconnaître leur place  et sur les tombes toutes pareilles, prier pour les derniers disparus.

L’hiver leur était fatal

Car l’hiver leur était fatal et ils étaient nombreux ceux qui partaient sans secousses et sans crainte, les yeux pleins d’espoir, en égrenant leur chapelet.
Leur cortège n’avait rien de lugubre, car  ils ne laissaient pas de tristesse derrière eux et leur sort était de ceux qu’on envie.
Puis quand venait l’été et que le soleil se reprenait à sourire, ils venaient à petits pas se promener sous les tilleuls de la Cour d’honneur aux heures de récréation.

L’un d’eux, il m’en souvient, qui ne pouvait plus marcher, le père Salmon, je crois, s’y faisait conduire en petite voiture.  Il aimait surtout les petits qui le puaient largement de retour. C’était à qui s’emparait de la petite voiture pour promener l’aimable et jovial vieillard. Je le vois encore toujours souriant, toujours spirituel, semant la gaieté autour de lui et jetant à pleines mains, comme à une volée de moineaux gourmands et babillards, les friandises dont ses poches regorgeaient et le trop plein d’affection qui débordait de son coeur.
Tous les soirs, dans le petit dortoir de ceux qui n’avaient pas encore fait  leur première communion, le bon papa Saget, faisait, avant de s’endormir, la tournée d’une mère auprès des berceaux de ses enfants, il passait auprès de chaque lit, sans bruit et caressait le visage de ses gros chérubins. En même temps il leur glissait un fruit ou un gâteau, qu’ils mangeaient machinalement, à demi endormi, en rêvant peut-être à leur maman. Il ignorait, le cher homme, ce qu’était que punir et quand il était mécontent d’un de ses petits,  il se contentait de passer auprès de son lit sans un adieu, sans un sourire et c’était assez pour provoquer de gros soupirs, quelquefois des sanglots qu’il venait maternellement apaiser.
La plupart de ces bons vieux que nous avons connus et aimés dorment maintenant côte à côte leur dernier sommeil, au coin du parc, dans petit cimetière de la communauté. D’autres et sont les plus à plaindre, ont pris le rude chemin de l’exil.
La plaine morose de Belgique ou les coteaux verdoyants d’Alsace ne remplacent pas pour eux les vallées de la Saône  et de la Superbe, le vieux château de St Remy et son parc immense, parce que tout cela c’est un passé bien cher  et parce que tout cela c’est la France.

Visite à Saint Hippolyte

Nous avons eu, quelques camarades et moi, il y a 2 ans bientôt le plaisir d’aller revivre quelques heures dans la maison de retraite de Saint-Hippolyte, que dirige avec la haute autorité que l’on sait, notre ancien directeur M. l’abbé Hoog. Son accueil fut charmant et tel qu’on serait encore cru à Saint-Remy. C’étaient d’ailleurs les mêmes visages et les mêmes affections. Mais ici plus de cris, plus de courses folles d’une jeunesse exubérante ;  c’est la pacifique demeure des vieux, une gare terminus fleurie, une sorte d’embarcadère pour le Paradis.

Camarades qui passez à proximité de Saint-Hippolyte, n’hésitez pas à entrer dans cette maison silencieuse, vous y apporterez un rayon de soleil et d’espoir et croyez moi (c’est un plaisir  bien doux), faites généreusement à nos bons vieux maîtres la meilleure des aumônes : celle du cœur.

 

SOUVENIR DE ST REMY HAUTE SAONE, (E. BERGERET), 15, 1909, pp 12 à 15.

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