Messe d’action de grâce à l’occasion de l’Année Chaminade

Deuxième dimanche de Pâques

C’est à Jérusalem, la ville de la paix, le soir du premier jour de la semaine. Les disciples ont verrouillé les portes du lieu où ils sont car ils ont peur des juifs. Jésus vient ; il est là au milieu d’eux. I1 leur dit : “La paix soit avec vous !” Shalôm ! pas seulement l’absence d’opposition mais cette harmonie avec soi-même, avec le monde et avec Dieu, cherchée par tout éducateur pour les élèves qui lui sont confiés, possible à tous ceux qui, consentant librement à convertir leur coeur, se laissent envahir par l’Esprit du Seigneur. “Il répandit sur eux son souffle et il leur dit : “Recevez l’Esprit Saint.”

Ce vendredi 25 juillet 1817, il est 9 heures du soir. Au petit couvent d’Agen les portes sont fermées car Mgr J. Jacoupy craint les représailles d’un pouvoir ombrageux à l’égard de la vie religieuse. Mais les coeurs sont à la joie. Neuf femmes passent une à une au confessionnal et s’engagent à jamais dans l’Institut des Filles de Marie. Entre les mains du Père Chaminade elles prononcent cinq voeux religieux. Le “cher projet” d’Adèle de Trenquelléon, longuement mûri dans la prière et la confiance donnée à ses conseillers spirituels, voit enfin le jour. Les voeux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance vécus en clôture conformeront au Christ les membres de la jeune communauté religieuse, celui d’enseignement les fera missionnaires à l’exemple du Christ : “De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.”

Aussi, le 24 août 1839, après l’approbation par le pape des deux ordres de religieux et de religieuses qui viennent d’être fondés, le Père Chaminade écrit-il dans une lettre adressée aux prédicateurs de retraite des communautés qui les forment : “Convaincus que notre mission à tous, malgré notre faiblesse, est d’exercer envers le prochain toutes les oeuvres de zèle et de miséricorde, nous embrassons en conséquence tous moyens de le préserver et de le guérir de la contagion du mal, sous le titre de l’enseignement des moeurs chrétiennes, et nous en faisons dans cet esprit l’objet d’un voeu particulier.” Voilà qui nous ramène encore directement à l’Evangile que nous venons d’entendre : “Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis.” On peut ainsi paraphraser : quand la communauté pardonne, Dieu pardonne ; c’est Dieu lui-même qui est à l’oeuvre quand nous faisons oeuvre de vie. “Notre oeuvre est grande, elle est magnifique, écrit encore le Père Chaminade dans la même lettre. Oui nous sommes tous missionnaires.”

Mais “à combats nouveaux, moyens nouveaux”, à situations nouvelles, oeuvres nouvelles. Bien que contraint un temps à l’exil, entre les deux persécutions de la Terreur et du Directoire, le Père Chaminade ne rêve pas de restauration. Réfugié en 1797 à Saragosse, au pied de Notre Dame del Pilar, il médite longuement la scène du Calvaire où Jésus confie Jean à sa Mère. Il se sent appelé, comme Jean, à la prendre chez lui, et à se laisser former par elle à la ressemblance de Jésus. Une parole de Marie à Cana devient le guide de sa vie. Elle donnera sa spécificité à la Famille marianiste : “Faites tout ce qu’il vous dira.”

Une parole féconde puisqu’elle conduira le Père Chaminade à organiser, dès son retour à Bordeaux en 1800, la Congrégation à laquelle se rattachera par la suite la “Petite Société” fondée par Adèle de Trenquelléon et son amie Jeanne Diché pour vivre leur confirmation et “remédier à la misère morale et physique des gens de la campagne”, de poser les bases en 1808 de ce qui deviendra un institut séculier, de fonder en 1816 l’Institut des Filles de Marie, et l’année suivante la Société de Marie. Entre temps il aidera Melle de Lamourous à mettre en place “L’Oeuvre de la Miséricorde” pour l’accueil des prostituées. Il favorisera l’ouverture de classes gratuites pour les filles pauvres et, devant le manque de formation des maîtres, il créera en 1824 les écoles normales.

Ce vœu d’enseignement, votre désir de fidélité à l’ordre de Marie : “Faites tout ce qu’il vous dira”, vous fait présents dans trente-six pays sur les cinq continents. L’Evangile est pour tous les hommes ; il doit être porté aux extrémités de la terre.

Dans sa première épitre, la deuxième lecture de cette messe du Deuxième dimanche de Pâques, saint Jean le résume ainsi : “Tout homme qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est vraiment né de Dieu ; tout homme qui aime le Père, aime aussi celui qui est né de lui.” Et, dans la première lecture, l’auteur du Livre des Actes des Apôtres nous décrit ce que cet Evangile produit : “La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi, avait un seul coeur et une seule âme ; et personne ne se disait propriétaire de ce qu’il possédait, mais on mettait tout en commun.”

C’est à l’amour que nous aurons les uns pour les autres que nous serons reconnus comme les disciples du Christ et que l’Evangile trouvera son crédit.

Dans sa lettre aux prédicateurs de retraite, le Père Chaminade écrit encore : “A vous de faire sentir à ceux et à celles qui enseignent directement, combien ils s’abuseraient s’ils bornaient leurs efforts à instruire dans les lettres humaines ; s’ils mettaient tous leurs soins et toute leur gloire à faire des savants, et non des chrétiens, ou à conquérir une réputation mondaine : oubliant alors qu’ils sont missionnaires de Marie, pour se ravaler au rang avili des industriels de l’enseignement dans notre siècle, ils descendent de la hauteur de leur sublime apostolat. A vous d’inculquer l’esprit de nos oeuvres toutes de charité.”

La même passion habite Adèle de Trenquelléon dont on s’est toujours plus à noter la bonté délicate, attentive et discrète même quand elle se veut exigeante : “Le véritable secret de la Congrégation est de former des âmes remplies du zèle du salut du prochain et de la gloire de Dieu qui, chacune dans leur état, soient de petites missionnaires parmi leur famille, leurs amies, leurs voisines …” (Lettre à Mère Emilie de Rodat, 20 février 1821).

L’inventivité ne fait pas défaut : enseignement du catéchisme, accompagnement des enfants à la première communion, instruction des pauvres chez eux, lecture aux malades, distractions pour les jeunes, attention aux personnes qui n’ont pas fait leur première communion, invitation à vivre les sacrements, prêt de livres … La liste est longue. Se mêlent indissociablement propositions chrétiennes et réponses à des besoins sociaux. Une intuition à conserver, voire à retrouver, particulièrement pertinente dans une société pluriculturelle et humainement cassée. Pour donner chair à l’Evangile, soyons fidèles à la pédagogie d’incarnation choisie par Dieu pour nous révéler son mystère, son projet.

Accueillons l’alliance qu’il nous offre, la communauté de vie qu’il nous ouvre et pour laquelle son Fils est mort et ressuscité.

“Il est ressuscité notre divin Maître … Pouvons-nous dire que nous sommes ressuscitées ? Avons-nous un coeur nouveau ? (Lettre d’Adèle de Trenquelléon à Agathe Diché, 4 avril 1809).

“Mon Seigneur et mon Dieu”. Cette profession de foi met Thomas l’incrédule au rang des apôtres. Sur leur témoignage repose notre foi.

“Hosanna au Fils de David !” C’est dans ce cri de foi qu’à l’aube du 10 janvier 1828, Adèle de Trenquelléon, Mère Marie de la Conception, s’en remet à Dieu après avoir connu, elle aussi, doute et angoisse.

Dans la fidélité à la parole de Marie : “Faites tout ce qu’il vous dira”, le Père Chaminade et Adèle de Trenquelléon ont ouvert un chemin sur lequel vous vous êtes engagés. Que votre fidélité et votre créativité, que votre attachement au Christ et votre communion fraternelle irradient notre société d’énergies de vie et de motifs d’espérance.

« Allons jeter les filets de l’amour divin dans tous les lieux où la Providence nous envoie. Ne comptons par sur nous-mêmes mais sur la grâce du Saint Esprit qui, de timides et faibles qu’étaient les Apôtres, les rendit fermes et courageux. »

C’est ce même Esprit qui nous est donné. Amen.

30 avril 2000 Agen – Cathédrale Saint-Caprais

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