Guillaume Joseph Chaminade : une vie bousculée

Une toile de fond tempétueuse

1761/ 1850 : telles furent les dates extrêmes de la vie du P. Chaminade. Rares furent les époques qui, en un si court laps de temps, introduisirent tant de perturbation et de changement dans la vie des hommes et des peuples.

Le roulement incessant du canon

A sa naissance, la France est en lutte avec l’Angleterre et la Prusse. Le jet des alliances a jeté dans le conflit, l’Espagne, l’Autriche avec les Pays Bas, la Suède, la Russie avec la Pologne. On se bat en Europe, on se bat sur les Océans, on se bat au Canada, sur l’Ohio, sur le Mississipi et aux Indes: c’est la guerre de 7 ans. Le traité de Paris ramène la paix en 1763, aussitôt le canon tonne sur les Balkans: c’est la guerre russo-Turque: la Pologne est partagée. Chaminade a 11 ans, il commence ses études au collège de Mussidan.

Il n’a pas 15 ans, que le pays entier se passionne pour l’indépendance des colonies anglaises d’Amérique, et quand il poursuit ses études théologique à Bordeaux, puis à Paris, la France et l’Angleterre sont de nouveau en guerre ouverte. Il est professeur et économe, quand la Belgique se soulève contre l’Autriche, la Russie rouvre les hostilités contre la Turquie et la Suède contre la Russie.

Ces conflits durent encore, quand la révolution française inaugure une période de 23 années de guerre, 23 années de sang répandu, de pays envahis, de privations subies, de ruines accumulées. De Cadix à Moscou, de Naples à Bruxelles, de Paris à Vienne, de Madrid à Berlin, de Londres à Malte, pendant 23 ans l’Europe vit la guerre, s’anémie, s’étiole. Quand Napoléon succombe à Waterloo, deux millions d’hommes ont péri dans les champs et bataille, et la patrie de M. Chaminade est rouge du sang de ses propres enfants.

18I8 va-t-il ramener la paix? Il a 54 ans? Ce sont les interventions de la Sainte-Alliance contre les mouvements libéraux d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie; c’est la révolution portugaise, le soulèvement des colonies espagnoles d’Amérique du Sud; l’insurrection grecque contre la Turquie, avec l’intervention armée de la France et de l’Angleterre. Puis la révolution de 1830, la persécution religieuse, le sang versé une fois de plus. La Belgique se soulève contre la Hollande et proclame son indépendance; la France entre en guerre contre la Hollande pour soutenir les Belges; la Pologne tente de se soustraire à la domination russe, et le sang étouffe la révolte.

La Saxe, le Hanovre, la Hesse, les Etats pontificaux sont le siège d’agitations révolutionnaires et la France envoie une armée à Ancône en 1832. Au Portugal, en Espagne, on se livre à une guerre fratricide. En Vendée, à Paris, à Lyon, des émeutes éclatent, et sont réprimées par la force armée. Le canon tonne en Orient, l’Egypte secoue le joug turc au milieu des intrigues de la politique européenne. Le canon tonne en Algérie où la France débarque des troupes et commence une conquête qui coutera des vies humaines jusqu’en I847.

Et quand meurt Chaminade, il vient de vivre une autre révolution, celle de 48, qui a secoué non seulement la France, mais l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, l’Italie, et Rome que Pie IX a dû quitter.

Une citoyenneté ballottée

Mais des bouleversements plus profonds, d’ordre politique et social ont accompagné ces péripéties guerres. Pendant sa vie Chaminade a connu la nationalisation des biens ecclésiastiques, la constitution civile du clergé, la grande terreur qui l’a mis à plusieurs reprises à deux doigts de l’échafaud. Il a connu le bannissement qui l’a lancé sur les routes d’Espagne avec des milliers d’autres prêtres. Il a été témoins de tous les excès de la révolution, des faiblesses de l’empire; ses papiers ont été saisis à deux reprises; il a été écroué dans l’infecte prison de Bordeaux, le fort de Ha. En 1830, après la révolution, il est arrêté pour la cinquième fois par la police, et expulsé de Bordeaux.

Il est né sous la monarchie absolue; il a connu la République révolutionnaire avec ses gouvernements aussi éphémères qu’arbitraires, l’Empire avec ses réalisations aussi chimériques que désastreuses, la 1ère Restauration et les Cent jours, la seconde Restauration avec ses luttes fatales entre royalistes, ultra-royaliste, bonapartistes et républicains, la Monarchie de juillet avec le développement du socialisme, enfin la seconde République.

Le melting-pot des idées

C’est à son époque que toutes les idées, jaillies du 18ème siècle, mais qui n’avaient atteint qu’un nombre restreint d’esprits, envahissent la vie et civilisation. Il a vu paraître l’Emile et le Contrat social de Rousseau, le Dictionnaire philosophique de Voltaire, l’Encyclopédie de Diderot, le Génie du Christianisme de Chateaubriand, les Méditations de Lamartine, Hernani de Victor-Hugo, les Nuits de Musset, Espagna de Gauthier.

L’Eglise dans la tempête

Au moment où il entrait dans la vie, le Parlement de France supprimait la Compagnie de Jésus et confisquait ses biens. Durant sa jeunesse, l’Eglise a été dépouillée de tous ses biens temporels en Autriche, en Hongrie, en Belgique, en Russie et au Portugal.

Le défilé des “grands hommes”

Il a été le contemporain de Turgot, Mably, Condorcet, Holbach, Joseph de Maistre, Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Louis Veuillot, Ozanam, Kant, Fichte, Goethe, Hegel, Shelley et Byron. A sa mort, Karl Marx avait publié son Manifeste depuis deux ans.

Telle est la toile de fond : guerres invasions, révolutions, luttes fratricides, bouleversements politiques, transformations religieuses, évolution philosophique, changement dans l’ordre social, indifférence religieuse des masses, persécutions sournoises ou violentes tour à tour, protections paralysantes, pesant exil, privations, séparations, incompréhension. de l’entourage, hostilité, apathie : Chaminade a connu tout cela, et avec la force tranquille de la foi, il a été à un degré héroïque, serviteur de l’Evangile et de l’Eglise.

Trois axes pour garder le cap

La foi

La foi de son Baptême, appuyée sur le Credo, l’enracinement dans la vie du Christ. La vocation du chrétien: être conforme au X. Dès le début de sa vie, le Christ a épousé en Marie, toute l’humanité; chacune de ses actions était porteuse de grâce pour l’homme.

Le Baptême nous greffe sur le Christ et chaque chrétien revit le, mystère total. La récitation du Symbole des Apôtres qu’il demandait à ses disciples était plus qu’une acceptation de ces vérités: une engagement personnel qui lie au X. “Pour moi, vivre, c’est Christ”, disait déjà Saint Paul.

Le respect des voies de Dieu

C’est par l’acceptation d’une femme, Marie, que le Christ s’est introduit dans notre monde. C’est elle qui lui donna un corps, lui apprit un langage, lui permit de communiquer avec les hommes, qui fut leur médiatrice, aussi bien à Cana qu’au Calvaire ou au Cénacle de la Pentecôte.

Marie, aujourd’hui comme autrefois, est la clé de l’incarnation et du développement de l’Eglise, qui n’est autre, selon la belle parole de Bossuet, que “Jésus Christ répandu et communiqué”.

Une expression visible de la foi

Une seule possible : des communautés de foi, qui soient signe visible, par lesquelles la foi devient évènement L’Eglise atteint la réalité, lorsqu’elle sauve les âmes, lorsqu’elle constitue une communauté de saints. Un seul village ne fait pas un pays, mais si l’histoire amenait la suppression de l’Eglise, un seul diocèse, une seule paroisse, une seule communauté chrétienne accomplirait encore exactement ce qui peut se réaliser dans l’Eglise universelle.

L’Eglise doit se rendre visible dans un lieu déterminé, s’incarner. C’est la vie même de Dieu qui prend chair, là où nous sommes, au moment où nous vivons. Chaminade se révèle précurseur des nouveaux modes de pénétration apostolique de notre époque moderne.

C’est pourquoi, le 18 octobre 1973, à Rome, le Pape Paul VI, s’appuyant sur le décret Lumen Gentium de Vatican II, qui explicite le rôle de Marie dans notre salut, déclara Vénérable Guillaume Joseph Chaminade, proclamant ainsi publiquement que le fondateur de la Société de Marie et des Filles de Marie Immaculée fut un apôtre insigne, qui s’est distingué par ses vertus, ses travaux et ses souffrances pour la gloire de Dieu et le salut des hommes.

Et le 3 septembre 2000, Guillaume Joseph Chaminade fut béatifié par le Pape Jean Paul II, son culte pouvant être désormais officiellement célébré dans les diocèses de Périgueux et de Bordeaux, et dans toutes les communautés de la Famille marianiste partout dans le monde.

Nous continuons à prier pour que l’Eglise, par la canonisation, authentifie son charisme pour l’Eglise Universelle.

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