Condition de la femme du point de vue du dogme marial

La condition de la femme du point de vue du dogme marial

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L’évolution de la condition féminine au XXe siècle dans la société occidentale est l’un des faits les plus lourds de signification de toute l’histoire passée.

Si difficile qu’il soit d’assigner un commencement aux grands mouvements de l’histoire, et sans vouloir assigner un commencement absolu et récent à l’émancipation de la femme, on peut dire qu’elle a émergé au siècle dernier dans un processus d’égalisation avec la condition masculine : ce fut la conquête des droits civiques et de la pleine capacité juridique au lendemain de la seconde guerre mondiale, puis la revendication de la liberté sexuelle, de la maternité responsable, du libre choix des études, du métier, des activités et des responsabilités sociales dans les dernières décennies du XXe siècle, et le mouvement continue depuis le début du siècle nouveau par la revendication et la reconnaissance du droit des femmes à la parité absolue avec les hommes sur tous les plans du pouvoir, politique, juridique, administratif, industriel, de la rétribution du travail, de l’exercice des fonctions honorifiques dans tous les secteurs de la société.

Il est juste de parler d’une vraie révolution plutôt que d’une simple évolution, puisqu’elle transforme radicalement les structures de la famille et de la société occidentales : la fille échappe au pouvoir paternel, l’épouse au pouvoir marital, la femme sort de son enfermement dans les travaux du ménage et les soins des enfants, elle acquiert la pleine maîtrise de son corps, de sa vie et de ses occupations ; les différences entre la femme et les hommes s’effacent, puisque ces derniers sont pareillement requis par les soins du ménage et des enfants, sont concurrencés par les femmes dans leurs études et leurs métiers et peuvent leur être subordonnés.

Des philosophes ont vu dans ces changements une véritable mutation civilisationnelle, une rupture radicale avec ce qui subsistait encore dans l’Europe contemporaine des structures patriarcales des sociétés archaïques, l’actualisation des grands idéaux de la modernité qui prônaient l’égalité absolue des êtres humains, la reconnaissance de leur égale dignité dans le plein respect des droits semblables de chacun d’eux.

Les “révolutions arabes” qui se déroulent sous nos yeux donnent un grand relief à cette évolution du monde occidental en montrant que nombre de femmes arabes et musulmanes aspirent à ce que leur soient reconnus les mêmes droits, la même liberté, la même dignité, la même indépendance, les mêmes possibilités de carrière, la même place dans la société qu’aux femmes du monde occidental de tradition chrétienne.

En fait, la tradition chrétienne a-t-elle joué un rôle efficace dans cette évolution de la condition féminine et quelles répercussions cette évolution a-t-elle eues dans le passé de l’Église et risque-t-elle d’avoir dans son avenir ?

Voilà la question que je voudrais étudier devant vous et avec vous. Les autorités de l’Église ne cachent pas leur méfiance envers une évolution qui perturbe à ce point l’ordre de la société et même, pensent-elles, l’ordre “naturel” qui repose sur la différence sexuelle, et plusieurs déclarations ou décisions récentes suggèrent que ces autorités redoutent que de tels changements ne conduisent à un ébranlement de l’ordre hiérarchique sur lequel l’Église est fondée.

Des esprits anticléricaux ne seraient pas loin de leur donner raison sur ce point, évidemment dans un dessein opposé, en remarquant que les avancées de la condition féminine ne sauraient être portées au crédit du christianisme, car l’expansion du culte marial, surtout dans la tradition catholique, tend au contraire à exalter les valeurs de virginité, de soumission, d’humilité propres à maintenir la condition féminine dans son état social et “naturel” d’assujettissement et d’effacement par rapport à l’homme. – Alors, Marie, championne ou adversaire de l’émancipation de la femme ? Tel est l’enjeu de notre réflexion.

Je chercherai à montrer que la tradition de l’Église, en donnant à Marie le titre de “Nouvelle Ève”, a reconnu en elle la femme qui a libéré son sexe de la soumission au sexe opposé, conformément à la gratitude que Marie exprime à Dieu pour avoir “jeté les puissants à bas de leurs trônes et élevé les humbles” ; quelques rapides références à l’histoire prouveront ensuite que l’Église a utilement œuvré, sous l’égide de Marie Nouvelle Ève, à jeter les fondements de la libération de la femme qui parvient sous nos yeux à son achèvement dans la société occidentale ; nous chercherons enfin quels fruits on peut attendre de cette libération dans et pour l’avenir de l’Église.

Marie Nouvelle Ève

Le titre de Nouvelle Ève apparaît très tôt dans l’Église, puisqu’on le trouve chez les écrivains du début du second siècle, c’est-à-dire dès les origines de l’histoire du salut que les prédicateurs chrétiens exposent aux juifs et aux païens pour les attirer à la foi nouvelle, et ce titre apparaît en lien avec celui de Nouvel Adam attribué au Christ (1 Cor 15,45) en tant que Premier-né de la création (Col 1,15), et avec la conception du salut comme “création nouvelle”, c’est-à-dire “réconciliation” de l’homme avec Dieu, ou comme humanité réconciliée avec elle-même, ainsi que le dit saint Paul : “Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là. Tout vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation” (2 Cor 5,17-18) qui se poursuit dans l’Église.

Que signifie ce langage du salut ? Nous le comprenons d’habitude comme le pardon obtenu de Dieu à notre profit par le sang du Christ, le pardon du péché lui- même compris comme l’état de révolte contre Dieu qui entraîne l’humanité à sa perte depuis ses origines, exigeant réparation et expiation.

Ce n’est pas faux, mais très insuffisant. Le récit biblique raconte que Dieu créa l’être humain “homme et femme à son image” (Gen 1,27). Or, il n’y a pas de différence sexuelle en Dieu, par contre il y a bien dans le Dieu Trinité de l’altérité, relation de l’un à l’autre, de Père à Fils, mais dans l’unité de l’Esprit d’amour, car Dieu est Esprit (Jean 4,24) et Amour (1 Jn 4,8), c’est pourquoi Jésus nous a donné son testament salutaire en disant à Dieu : “Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi” (Jean 17,21).

L’être humain est image de Dieu, fondamentalement, en tant que l’homme et la femme vivent en totale intimité et égalité, unifiés par le lien de l’amour. Malheureusement, ce n’est pas ainsi que débuta l’histoire humaine : désobéissant à la loi de Dieu qui les vouait à “ne faire à deux qu’une seule chair” (Mat. 19,6), nos premiers parents ont encouru la condamnation que la Bible résume dans cette parole de Dieu à Ève : ”Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi” (Gen 3,16). La domination d’un sexe sur l’autre est l’expression fondamentale du péché des origines, qui déstabilise la société humaine, suscitant la jalousie de Caïn contre la suprématie de son frère aîné et son meurtre (Gen 4).

Le narrateur biblique ignorait évidemment que l’homo sapiens sapiens est apparu très différemment dans l’univers, qu’il a mis plusieurs millénaires à sortir de l’animalité, que l’espèce humaine dont il est issu a dû anéantir plusieurs autres souches d’êtres humanoïdes et de nombreux animaux avant d’émerger à la lumière d’une rationalité encore très peu éclairée.

La préhistoire fournit ainsi une autre interprétation du péché originel, à savoir que l’homme est originellement un très grand prédateur qui s’est fait sa place dans l’univers à coups de meurtres qui n’épargnaient pas ses semblables, et cela est vrai singulièrement du mâle qui a assuré sa domination sur l’univers en s’adonnant au maniement des armes et en affermissant ses prises sur ses compagnes, réduites au soin des enfants, à la préparation de la nourriture, à l’entretien du logis.

Cette nouvelle version des origines humaines n’est pas de nature à infirmer notre foi dans la création de l’homme à l’image de Dieu, car le fait que l’homme ait néanmoins réussi à s’orienter et à croître dans le sens de la liberté, de l’amour de ses semblables, de la culture de l’esprit, du sentiment de sa dignité foncière, du respect de ses droits et, plus encore, de la croyance en un Être infiniment puissant et Souverain Juge, tout cela suggère qu’une main transcendante, qu’un amour paternel a présidé à la naissance de l’homme, y compris à sa préhistoire, et conduit ses destinées à la rencontre de son Sauveur.

La longue histoire de la montée de l’homme vers ce que nous appelons maintenant “humanité” suggère également que Dieu n’a pas attendu plusieurs millénaires pour se préoccuper de notre salut et que la création de l’homme s’est faite dans la prévision de ce salut, – et nous renouons ici avec les noms du Nouvel Adam et de la Nouvelle Ève.

Le concept paulinien du Christ premier-né de la création signifie, en effet, que la visée du Christ à venir préexistait de toute éternité dans la pensée de Dieu, d’avance résolu à habiter en Jésus pour faire rayonner sa gloire à travers l’humanité ; la création fut l’acte de Dieu de faire sortir l’univers du néant en y jetant des semences d’esprit, de liberté et d’amour d’où devait surgir et dont devait se nourrir et s’accroître la race humaine pour préparer les voies à la venue du Christ, qui conduirait les hommes à la perfection de l’humanité, c’est-à-dire de la ressemblance à Dieu.

À l’encontre des hommes qui dépouillaient les autres de leurs biens pour s’en enrichir, Jésus donne librement sa vie à ceux qui voulaient la lui enlever. Ainsi se produisit ce prodigieux retournement de l’histoire sur elle-même qui fit resplendir dans le dernier Adam la gloire dont Dieu voulait revêtir déjà le premier Adam, mais que celui-ci, trop préoccupé de grandir aux dépens des autres, était incapable de porter.

Quel fut le rôle de Marie, Nouvelle Ève, dans cette “création nouvelle”, qui n’est pas une seconde création, mais la restauration de l’ancienne dans sa vérité fondatrice, qui est l’égalité de l’homme et de la femme dans l’unité de l’amour ?

Le grand évêque de Lyon saint Irénée l’explique de cette façon dans les dernières décennies du deuxième siècle : Ève avait reçu de Dieu l’interdiction de manger du fruit d’un arbre qui lui aurait donné la connaissance du bien et du mal et Ève désobéit à cet ordre dans l’ambition insensée de s’égaler à Dieu ; ainsi la mère des vivants engendra pour la mort tous ceux qui allaient naître d’elle ; mais Dieu, dans son désir d’associer les hommes à l’oeuvre de leur salut et de réparer la faute de la première femme, inspira à Marie un désir tout contraire : elle obéit à l’ordre divin, transmis par l’ange Gabriel, de donner naissance à un fils qui ne serait pas absolument le sien, puisqu’elle le recevrait de Dieu par l’entremise de l’Esprit Saint, un fils dont elle serait finalement dépouillée quand Dieu le lui arracherait pour l’introduire dans sa gloire ; loin de penser s’égaler à Dieu en s’élevant à la gloire de son fils, Marie ne voulut être que “la servante du Seigneur”, et son humilité la conduisit à partager les humiliations de son fils sur la croix.

Ainsi se fit “le retournement de Marie à Ève”, conclut Irénée : “Le noeud de la désobéissance d’Ève a été dénoué par l’obéissance de Marie ; ce que la vierge Ève avait lié par son incrédulité, la Vierge Marie l’a délié par sa foi”, et encore : “De même que le genre humain avait été assujetti à la mort par une vierge, il en fut libéré par une Vierge, la désobéissance d’une vierge ayant été contrebalancée par l’obéissance d’une Vierge” (Contre les hérésies, III,22,4; V,19,1).

Inspirée par l’Esprit Saint dans son Cantique d’action de grâce, Marie a eu l’intuition du prodigieux retournement de l’histoire dont elle était l’instrument ; elle voyait le salut apporté par son fils refluer jusqu’aux origines de l’histoire de Dieu avec son peuple : “Il est venu en aide à Israël son serviteur en souvenir de sa bonté, comme il l’avait promis à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa descendance à jamais” (Luc 1,54-55) ; et elle voyait les humiliations de son fils opérer une révolution universelle et définitive dans les structures des sociétés fondées sur la puissance et la richesse : “Il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles ; il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides” (Luc 1,52-53).

En quel sens et jusqu’à quel point pouvons-nous comprendre ces paroles, que tant de chefs d’État ont jugées dangereusement révolutionnaires ?

Elles le seraient réellement si on les prenait au mot, – le doit-on ?

Nous les édulcorons volontiers en disant qu’elles visent essentiellement les réalités célestes et surnaturelles, ce qui n’est pas faux, mais n’est pas non plus totalement vrai.

Car le retournement attendu de la fin des temps concerne essentiellement le Royaume de Dieu, qui doit certes s’achever dans l’intimité et l’éternité de Dieu, mais qui, dans la pensée des Prophètes et de Jésus, devait se manifester sur terre et dans l’histoire, pour une durée indéterminée, à commencer, selon l’annonce de l’Ange (Luc 1,32- 33), par la restauration du trône de David et le règne du Messie sur la famille de Jacob.

Aussi, quand Jésus annonçait que, dans le Royaume de Dieu “les derniers seront premiers, les premiers derniers” (Mat 20,16), il est clair que, dans sa pensée, ces paroles, consolantes pour les uns, menaçantes pour d’autres, étaient destinées à modifier les comportements de ses auditeurs dès maintenant et en toutes sortes de domaines, “car tout homme qui s’élève sera abaissé et celui qui s’abaisse sera élevé” (Luc 14,11).

Ce renversement devait, par priorité, affecter la condition de la femme, soumise à la volonté, au désir, au pouvoir, à la gloire de l’homme, père ou mari, fils ou frère aîné, magistrat ou chef d’État. À plus forte raison, le retournement annoncé par Marie devait-il prendre figure déjà dans l’Église, qui était conçue comme le rassemblement des “saints” en instance d’entrer dans le Royaume.

Il n’est pas impossible que Jésus ait voulu anticiper ce renversement des derniers temps, quand il envoyait les pieuses femmes, qui l’avaient suivi jusqu’au pied de la croix et qui revenaient lui prodiguer les derniers soins dans son tombeau, annoncer sa résurrection à ses disciples, les élevant ainsi au même rang que les apôtres qui l’avaient abandonné et renié.

En tout cas, Paul, le persécuteur devenu apôtre par la faveur de Jésus, avait bien compris que la glorification de celui qui avait subi le châtiment d’un blasphémateur entraînait un changement radical des structures et des relations sociales et interpersonnelles, changement qui devait manifester au monde la résurrection de Jésus en s’incarnant visiblement dans les structures de l’Église, nouveau corps du Christ, dans les relations et comportements des membres de ce corps, et il en avait tiré cette règle qui fut la première et longtemps la seule loi organique de l’Église :

“Il n’y a plus ni Juif et Grec, ni esclave et homme libre, ni l’homme et la femme, car vous n’êtes tous qu’un en Jésus Christ” (Gal 3,28).

Nous venons ainsi à examiner quels changements a apportés le christianisme à la condition de la femme dans l’Église et dans le monde.

Ni l’homme et la femme

En édictant ce principe qui allait régir la constitution des communautés chrétiennes fondées par lui ou par ses assistants à travers le monde romain du premier siècle de notre ère, Paul n’avait pas la prétention d’abolir les différences culturelles entre le peuple juif et les cités grecques, ni la distance politique ou sociale entre les libres citoyens et les esclaves, les riches et les pauvres, moins encore la diversité spécifique des hommes et des femmes ni la particularité du genre de vie qui en découlait pour les uns et les autres.

Il voulait seulement dire que, depuis la résurrection de Jésus, Dieu n’accordait plus de privilège à aucune catégorie de peuples ou d’individus dont d’autres seraient exclus, et que la même dignité devait être reconnue dans l’Église à tous ceux qui avaient pareillement “revêtu le Christ”, ou “l’homme nouveau” (Col 3,10), disait-il encore, c’est-à-dire le nouveau type d’humanité apparu en Jésus, en qui avaient disparu tous les signes d’exclusion par lesquels les hommes cherchent à établir leur domination sur d’autres.

Du fait que le Christ était mort “pour tous” (2 Cor 5,14) sans exception, les païens aussi héritaient des promesses faites par Dieu à la descendance d’Abraham ; c’est pourquoi Paul reprochait à Pierre et aux chrétiens d’origine juive d’avoir peur de se souiller en partageant les repas des chrétiens d’origine païenne (Gai 2,14-15), ou aux riches citoyens de Corinthe de ne pas attendre les débardeurs du port pour partager avec eux le “repas du Seigneur” (1 Cor 11,20-21) : ce n’est pas là, leur disait-il, “discerner le corps du Seigneur” que vous formez quand vous vous réunissez pour commémorer sa mort et annoncer son retour (ibid., v.26-29).

Dans un même esprit, il demandait à Philémon d’accueillir comme un frère son esclave Onésime qui s’était enfui (Phil, 16) ; il ne songeait pas à abolir l’esclavage, dont l’économie de son temps ne pouvait se passer, mais, depuis que Jésus s’était prêté au supplice des esclaves, Paul ne supportait plus de les voir méprisés.

Analogue était son attitude à l’égard des femmes. “La femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à son chef, qui est l’homme, dit-il, c’est pourquoi elle “doit porter sur la tête la marque de sa dépendance” envers l’homme, qui est le voile (1 Cor 11,5-10). Sur quoi on accuse Paul aujourd’hui de mysoginie. Il est vrai qu’il n’était pas “féministe” au sens actuel. Mais on ne remarque pas son audace : parlant à Corinthe où la prise de parole en public sur l’Agora était l’apanage de hommes libres, des citoyens qui débattaient des affaires de la cité, où la parole était signe et moyen de domination,

Paul ose autoriser la femme à prendre la parole dans l’assemblée chrétienne, tête voilée d’accord, pour prier ou prophétiser d’accord, mais en public et pour interpeller les autres membres de l’assemblée, les enseigner peut-être, les interpréter ou les corriger le cas échéant : là était la nouveauté chrétienne, l’accession de la femme à la liberté de parole.

Dès la fin du siècle, une telle audace ne sera plus de mise. L’auteur anonyme de la première lettre à Timothée, mise sous le nom de Paul, ordonne à la femme de “garder le silence, en toute soumission, pendant l’instruction” (1 Tim 2,11), faite évidemment par des hommes. Ce passage (v. 11-15) a été abusivement transféré par un copiste dans la lettre précédente de Paul aux Corinthiens (11, 34-36), renforçant ainsi le reproche d’antiféminisme qui lui est fait. Or, l’interdiction de parler faite aux femmes est manifestement postérieure à Paul d’un demi-siècle : “Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme. Qu’elle se tienne donc en silence”, dit l’auteur de la lettre à Timothée (2,12), un épiscope tout fier de la décision qu’il vient de prendre pour réprimer ce qu’il estimait être un abus à proscrire.

Mais Paul autorisait les femmes à parler dans l’Église parce que la résurrection de Jésus avait répandu son Esprit “sur toute chair” (Act 2,17), sur les païens convertis au Christ comme sur les apôtres (Ac 11,15), sur les femmes comme sur les hommes libres, aussi ne se reconnaissait-il pas le droit d’“éteindre l’Esprit” en réprimant les dons de prophétie (1 Thess 5,19-20).

C’est pourquoi Paul comptait de nombreuses femmes parmi ses collaborateurs, comme on le voit dans les adresses de ses lettres (par exemple Rom 16), des femmes dont plusieurs étaient chefs de communautés et présidaient à ce titre la lecture et l’explication des Écritures et la célébration du repas eucharistique.

Ainsi les femmes et les païens, celles-là jadis privées de parole, ceux-ci écartés du Temple, étaient les premiers bénéficiaires de la révolution religieuse et culturelle apportée par le Christ.

La restriction de cette nouveauté dans les Épîtres pastorales est encore plus notable au début du troisième siècle. Hippolyte de Rome, auteur du premier recueil canonique et liturgique mis sous le nom de La tradition apostolique, instaure la distinction entre clercs et laïcs et l’ordination des clercs par l’imposition des mains, et interdit d’utiliser ce signe pour consacrer des vierges et des veuves, comme cela se faisait auparavant : la femme est désormais privée de parole et écartée de l’autel, orientation récente qui sera suivie par toute la tradition postérieure qui ne remettra plus en discussion la place de la femme dans l’Église jusqu’à nos jours.

Cette mise à l’écart ne doit cependant pas être comprise comme une exclusion proprement dite, car le sacerdoce n’a été introduit en régime chrétien qu’au début du IIIe siècle par la consécration d’un évêque, sur le modèle des anciens pontifes juifs, évêque à qui le gouvernement des communautés fut confié, avec l’assistance du conseil des Anciens ou presbytres, eux aussi distingués par l’imposition des mains, mais qui n’accédèrent que plus tard aux prérogatives du sacerdoce.

Dès lors qu’il ne s’agissait plus d’accueillir une parole inspirée mais de conférer un pouvoir marqué d’un signe sacré, les mœurs de l’époque ne permettaient pas d’en investir les femmes, qui rentrèrent dans le rang avec les hommes restés “simples laïcs”.

La femme prendra sa revanche, toutefois, s’il est permis de s’exprimer ainsi, quelques siècles plus tard, à la faveur d’un nouveau changement d’aussi grande importance. Dans les premiers siècles de l’Église, on ne baptisait en règle générale que des adultes qui s’étaient convertis à l’Évangile, ou des adolescents sortis de catéchèse, tandis que les baptêmes d’enfants et à plus forte raison de nourrissons, incapables de confesser la foi au Christ en connaissance de cause, étaient rares et nullement encouragés, encore moins prescrits.

Dans le cours du VIe siècle, le baptême des petits enfants, voire dès leur naissance, devint la coutume la plus répandue et bientôt la loi générale, pour leur épargner le risque d’aller en enfer s’ils venaient à mourir démunis du signe de la foi.

Le christianisme renonçait du coup à se répandre par le seul appel à la conversion évangélique et courait le risque de se réduire à une religion sociologique et ritualiste. S’il y échappa, mais pas totalement, ce fut grâce à la foi et au dévouement des mamans, à qui incombait la charge des enfants, qui se préoccupèrent de leur apprendre les rudiments de la foi, de la piété et de la vie chrétienne avant même qu’ils aient l’âge d’entrer en catéchèse et qui veillaient ensuite à ce qu’ils restent fidèles à leurs promesses baptismales. Grâce aux femmes, l’Évangile restera la visée prioritaire du christianisme.

Considérable aussi fut leur rôle pour répandre l’exemple et l’esprit, les vertus et les mœurs de l’Évangile dans les familles et les villages, les sociétés et les États, pour civiliser les peuplades barbares conquises par les légions romaines et former la culture occidentale.

Ce fut principalement l’œuvre des couvents monastiques et des congrégations religieuses de sœurs qui se multiplièrent en se renouvelant de siècle en siècle depuis le haut Moyen-Âge, pour recueillir les enfants abandonnés, soigner les malades, les mourants, les blessés, les pestiférés, nourrir les pauvres, instruire et éduquer les enfants et les jeunes filles, donner l’exemple du dévouement et de la solidarité au temps des catastrophes nationales, apprendre à tous le respect de la personne humaine, façonner les mœurs publiques selon l’esprit de l’Évangile : ainsi se formèrent les “valeurs” dont la culture occidentale est si fière et qui sont un apport incontestable du christianisme.

Il n’est pas question d’exalter le rôle des femmes en la matière au-dessus de celui des hommes. Mais, puisque l’influence du culte marial est parfois contesté sous prétexte qu’il aurait entretenu les femmes dans un esprit de soumission et de dépendance, et quoique ce reproche ne soit pas entièrement dénué de justifications, il est juste de remarquer que les femmes entrées dans la vie religieuse y ont souvent fait l’expérience de s’émanciper des tutelles familiales, d’agrandir leurs horizons, de prendre des responsabilités, de s’initier à la vie en société, de cultiver les vertus altruistes ; les religieuses de notre temps en ont fourni des preuves manifestes, qui n’ont pas toujours eu l’heur de plaire aux autorités ecclésiastiques.

À l’exemple de Marie, elles ont continué la cohorte des filles d’Israël qui aspiraient à la libération de leur peuple ; elles n’ont pas renversé les puissants, mais elles ont élevé les humbles et nourri les affamés ; sous la conduite de la Nouvelle Éve, elles ont œuvré à l’éclosion d’une féminité nouvelle.

Les religieuses contemplatives, qui fuyaient la vie du siècle, n’ont pas manqué d’y exercer leur influence d’une autre façon, qui a retenu l’attention des historiens de la spiritualité des XVIe et XVIIe siècles.

S’adonnant à la recherche du “pur amour” de Dieu, elles examinaient assidûment sous cet angle les moindres mouvements de la sensibilité et de la volonté, sous la conduite de guides spirituels mais à l’écart des hiérarchies ecclésiastiques, et elles initiaient à leurs analyses les dames de la haute société qui fréquentaient leurs couvents selon la coutume de l’époque ; ainsi des moniales et d’autres femmes “mystiques” (telles une Thérèse d’Avila, une Mme Guyon) ont fortement contribué à la formation de la subjectivité qu’étudiaient, de leur côté, les philosophes de ce temps, dont plusieurs (tel Emmanuel Kant) lisaient des mystiques, et elles ont exercé une influence certaine sur ce qu’on a appelé l’esprit des Lumières et la Modernité.

Cette évolution a abouti au siècle dernier à un nouveau retournement de l’histoire. Tandis que beaucoup d’hommes, influencés par l’esprit des Lumières, quittaient l’Église pour trouver dans les États sécularisés la liberté qu’elle leur refusait, au point que le recrutement presbytéral se tarissait et que les églises se vidaient, de nombreuses femmes, laïques et religieuses, avec quelques hommes de moins en moins nombreux, volèrent au secours de l’Église pour lui rendre les services que les clercs ne lui dispensaient plus : catéchèse des jeunes, animation liturgique, aumôneries des lycées, hôpitaux et prisons, préparation aux sacrements, mariages ou funérailles, etc.

Mais un second changement, inattendu, ne tarda pas à se produire, que des sociologues ont analysé avec stupéfaction : la Papauté suscita le désarroi, puis la colère des femmes, son meilleur soutien, en tranchant comme on le sait les questions de la contraception et d’autres questions sexuelles, puis en prenant ombrage des femmes au point de les mettre de côté, comme si elles voulaient s’emparer du sacerdoce et du pouvoir.

Quel sera l’avenir de l’Église privée de leur soutien, quelle sera la condition féminine dans une Église qui ne leur fait plus confiance ? Ce sera l’objet de nos dernières réflexions.

L’avenir de l’Église et de la femme chrétienne

[…] J’ai soutenu, en accord avec nombre d’autres théologiens, que rien dans l’Écriture ne s’oppose [à la participation des femmes au pouvoir et à l’ordination], mais je n’ai jamais milité pour cette cause, et voici pourquoi.

Je ne pense pas que le manque de prêtres soit la principale source des maux dont souffre l’Église, je pense que c’est plutôt le cléricalisme, c’est-à-dire la conception du sacerdoce en tant que pouvoir et son exercice sous forme de domination, alors que Jésus n’a jamais souhaité d’autre grandeur pour ses disciples que celle du plus grand abaissement (Mat 20,26; 23,11) ; mais je ne crois pas que l’institution ecclésiastique, bâtie sur la notion de pouvoir divin, parvienne jamais à y renoncer ni que sa réforme, souhaitée par tant de chrétiens, puisse venir de sa hiérarchie, car aucune institution n’a jamais su se priver du pouvoir par lequel elle fonctionne, s’impose et perdure, aussi longtemps qu’elle est capable de rendre à ses membres les services qu’ils en attendent ; or, je ne crois pas non plus que l’Église soit menacée d’une rapide extinction faute de prêtres, car les populations qui ont besoin de rites et de sacré sauront lui en fournir, et rien ne permet de dire que la religiosité, si réduite qu’elle soit, serait dès aujourd’hui en voie d’épuisement.

En diminuant encore sa voilure, l’Église a donc de l’avenir devant elle, en tant que religion s’entend. Mais pas en tant qu’Évangile, et c’est à cela qu’il est important et urgent de réfléchir.

Jésus n’a pas confié à ses apôtres la mission de s’installer dans les villes, ici et là, pour y fonder un culte nouveau destiné à remplacer celui auquel il avait été initié par sa mère ; il les a envoyés parcourir le monde pour y annoncer l’Évangile, qui est la Bonne Nouvelle du salut accompli par lui et l’enseignement des voies qui y conduisent, et il n’a jamais laissé entendre que le salut ne pouvait être reçu que dans un temple, car “Dieu est Esprit”, disait-il, et “c’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien » (Jean 4,24; 6,63).

Il les invitait à suivre son exemple : il allait de village en village au-devant des gens, à la recherche des pécheurs, entrant dans les maisons, mangeant et buvant avec ceux qui le recevaient, et c’est ainsi, disait-il à la suite de son repas chez Zachée, que “le salut est venu pour cette maison” (Luc 19,9). Pierre avait dû méditer cet exemple quand il accepta d’entrer chez le païen Corneille et de partager son repas, malgré sa vive répugnance à manger des aliments impurs, après avoir vu l’Esprit Saint “tomber sur les païens comme il l’avait fait sur nous au commencement’’, racontait Pierre, sans attendre le baptême que celui-ci ne songeait même pas à lui proposer (Act 11,15).

Il faut croire que cet épisode était devenu un exemple normatif pour l’Église naissante, puisque Luc le narre à trois reprises successives : l’Église n’est pas née de gestes sacrés, dans des lieux sacrés, mais de gestes d’hospitalité, dans des maisons ouvertes à tout venant, et d’ailleurs les premiers chrétiens n’eurent longtemps que leurs maisons, lieux profanes, pour se reconnaître et se faire connaître, se rassembler et disperser à tout vent des semences d’Evangile.

Paul disait qu’il n’avait pas été “envoyé baptiser mais annoncer l’Évangile” (1 Cor 1,17), en ce sens qu’il ne cherchait pas à recruter des fidèles qui resteraient sous sa dépendance mais à les mettre en capacité de se conduire par eux-mêmes en disciples du Christ ; et dans la seule instruction eucharistique qu’il ait faite aux Corinthiens, à qui il reprochait de ne pas “discerner le corps du Seigneur”, il leur donne pour toute consigne de “s’attendre les uns les autres” pour se mettre à table (1 Cor 11,33) : l’Église se construit en lieu de salut par les gestes quotidiens de la fraternité évangélique.

L’Église perd sa vigueur en se tenant enfermée dans ses enclos bien clos mais vides, elle ne la retrouvera pas en restaurant ses antiques traditions, comme elle entreprend de le faire, mais en sortant respirer l’air des autres. Car elle ne meurt pas d’un manque de sacralité, comme elle le croit, mais de ne plus annoncer l’Évangile, qui est sa seule raison d’être. Et comment le ferait-elle ? Le monde ne vient pas l’écouter là où elle s’enferme, et d’ailleurs elle ne sait plus parler le langage de ce monde, celui de la modernité.

Qu’elle laisse donc ses fidèles laïcs, eux qui parlent ce langage, se disperser en tous lieux, se rassembler dans leurs maisons, les transformer en communautés évangéliques, dont le monde a perdu le contact depuis que les chrétiens doivent quitter leurs lieux de vie pour se rencontrer dans les rares lieux où il y a un prêtre pour exercer le culte.

Dans leurs maisons les fidèles laïcs pourront se mettre à l’écoute de Jésus en qualité de disciples : étudier l’Évangile, le méditer, le prier, le célébrer, et aussi, et surtout, examiner ensemble la manière de rendre l’Évangile visible et audible de tous ceux qui vivent autour d’eux, examiner comment jeter des semences d’Évangile autour d’eux, là où il y en a le plus besoin, lui donner un champ d’action dans les réalités sociales, dans les structures économiques, politiques, dans les comportements quotidiens, examiner cela entre chrétiens, mais aussi en y conviant d’autres personnes, même non croyantes, qu’ils mettront sur le chemin de l’Évangile, qui est chemin de salut, en travaillant avec elles à même la chair de ce monde où le Ressuscité a répandu son Esprit.

Le besoin en est d’autant plus grand que la crise que nous vivons n’est pas simplement crise de l’Église ou de la religion ou de la foi, comme on le croit souvent, mais crise de la civilisation occidentale tout entière, et même crise d’humanité comme on s’en rend compte de plus en plus.

On entend dire à longueur de temps que la pauvreté s’accroît, que la sécurité du travail et l’offre et la rémunération du travail ne cessent de diminuer, et on remarque que cet appauvrissement est proportionnel à l’enrichissement des plus riches, ce qui se constate pour des pays entiers comme pour les individus, et la consigne la moins discutée est de produire plus et à moindre coût pour que les investissements industriels rapportent de plus grands profits à ceux qui les ont financés ; on ne craint même plus les catastrophes écologiques que préparent inéluctablement ces investissements, car les plus riches parviendront à en préserver leur environnement immédiat à moindre coût que si l’on voulait sauver la planète entière.

Observant ce nouveau cours de la civilisation, des sociologues et des économistes ont diagnostiqué une perte du sentiment de la solidarité et de la fraternité, une perte d’humanité : les chrétiens seraient devenus aveugles s’ils n’y reconnaissaient pas une perte des valeurs évangéliques.

Voilà l’ultime raison pour laquelle l’Église ne doit pas se replier sur elle-même, se reposer dans le sacré, mais se porter au secours de l’humanité en libérant la parole de l’Évangile, en laissant, en envoyant ses fidèles la répandre en tout lieu. Notre monde a besoin de la révolution évangélique que chantait Marie, “renverser les puissants de leurs trônes, élever les humbles”, et à laquelle Jésus faisait écho au début de sa mission en citant le prophète Isaïe : “L’Esprit du Seigneur m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et renvoyer les opprimés en liberté” (Luc 4, 18). Du côté de l’Église et de la foi ou du côté du monde et de l’humanité, le besoin d’une révolution évangélique est le même.

C’est pourquoi l’heure n’est plus, pour l’Église, de se mettre à l’abri, de se sauver à l’écart du monde, elle est de se disperser pour tout sauver.

Jésus l’avait pressenti en sortant du tombeau, quand il avait fait de plusieurs femmes le messagères de sa résurrection pour l’annoncer aux apôtres eux-mêmes (Marc 16,7), puis quand il avait décidé de disperser ses apôtres à travers les Nations païennes, alors qu’il avait longtemps cru et déclaré que Dieu l’avait envoyé “aux seules brebis perdues de la maison d’Israël” (Mat 15,24), et encore lorsqu’il avait choisi Paul le persécuteur pour cette mission aux Gentils de préférence à ses plus fidèles apôtres. Pourquoi l’Église aurait-elle peur ou honte de changer ses objectifs de mission ? Tout doit, tout peut recommencer là où tout a commencé.

Telle est la signification de la dernière scène évangélique qui montre Jésus mourant sur la croix désigner son disciple préféré à sa Mère en lui disant : “Voici ton fils”, puis confier sa Mère à ce disciple en lui disant : “Voici ta Mère”. Et l’évangéliste de poursuivre : “Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui” (Jean 19,27). C’était l’heure, fixée de toute éternité, de la rencontre entre la Nouvelle Ève et le Nouvel Adam, et la mission de Jésus, qui se terminait là, recommençait par personnes interposées là où il avait recruté ses premiers disciples (Jean 1,39) qu’il conduisit ensuite chez sa mère (2,12). Tel est le plus sûr fondement évangélique qui autorise et convoque les femmes à abriter et à prendre en charge la mission évangélique pour la nouvelle création.

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