L’Etat religieux marianiste

La lettre aux prédicateurs de retraites du 24 août 1839

La lettre du Père G.-Joseph Chaminade aux prédicateurs de retraites, du 24 août 1839, est pour la Société de Marie et l’Institut des Filles de Marie un document fondateur d’une valeur inépuisable.

Au moment où la France célèbre le bicentenaire de la Révolution de 1789, il peut être important que les fils et les filles du P. Chaminade relisent et méditent cette lettre datant exactement de 150 ans. Ils y retrouveront le contexte historique post-révolutionnaire de leur fondation et la substance même du charisme marianiste qui a enrichi le patrimoine de l’Eglise au début du 19me siècle.

Tout chrétien pourra aussi y trouver une réflexion claire sur sa mission de baptisé dans la société contemporaine.

Dans son inspiration, ce document est une réponse directe au Décret de louange que le Fondateur des Marianistes venait de recevoir de Rome : les deux Ordres dont il est le père sont encouragés par le Souverain Pontife à vivre l’esprit et la mission que définit leur Règle de Vie. Sa Sainteté a voulu, en conséquence, qu’on inculquât à leurs divers membres l’esprit de l’œuvre éminemment toute de charité, afin qu’ils avancent chaque jour avec ardeur, sous les auspices de la p6Sainte Vierge Marie, dans la belle carrière qu’ils ont entreprise, assurés de se rendre de la sorte avantageusement utiles à l’Eglise. (Décret de louange, avril 1839).

Cette lettre propose donc d’abord un programme pour les retraites annuelles des deux Congrégations, parvenues à une nouvelle étape de leur maturation, mais elle est aussi un condensé de l’intuition spirituelle et apostolique du P. Chaminade : J’ai voulu vous dire ma pensée tout entière sur nos œuvres, écrit-il. C’est bien pour cela que tout au long de leur histoire les religieux et religieuses Marianistes se réfèrent à cette lettre, expression de leur vivante tradition, source de l’actualisation permanente de leur mission dans l’Eglise et dans le monde.

S’appuyant sur la parole de saint Paul aux Corinthiens : La lettre tue, l’esprit vivifie (2 Co 3,6), le P. Chaminade expose d’abord l’essentiel de toute vie religieuse, ce qui est commun à tous les Instituts religieux : la pratique des vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, éclairée par la maxime paulinienne qui en révèle les exigences radicales. L’exemple de la pauvreté, seul développé, manifeste le sérieux de la formation souhaitée par le Fondateur pour ses disciples.

Suivent les pages consacrées à ce qui distingue les deux Congrégations marianistes. Elles sont le noyau précieux de la lettre aux prédicateurs de retraites. Le Fondateur y décrit l’esprit propre, l’air de famille qui caractérise son œuvre et qui vient de recevoir un premier encouragement officiel de l’Eglise. Après avoir décrit avec une singulière lucidité (même si les termes utilisés datent) la situation religieuse de son temps, le P. Chaminade conclut : Et voilà bien le caractère distinctif et l’air de famille de nos deux Ordres : nous sommes spécialement les auxiliaires et les instruments de la très Sainte Vierge dans la p7grande œuvre de la réformation des mœurs, du soutien et de l’accroissement de la foi, et par le fait, de la sanctification du prochain.

Et cette mission apparaît si importante à ses yeux qu’il en fait l’objet d’un quatrième vœu, celui de stabilité. Par le vœu de stabilité, on entend se constituer d’une manière permanente et irrévocable dans l’état de serviteur de Marie. (Constitutions de la Société de Marie, 1839, article 19). Aux yeux de G.-Joseph Chaminade cette mission est celle de Marie dans l’Eglise et le monde et elle ne peut souffrir aucune restriction, elle est universelle : Faites tout ce qu’il vous dira (Jean 2,5). Les religieux et religieuses Marianistes devront être prêts à entreprendre toutes les œuvres apostoliques qui leur permettront de porter la foi et l’Evangile à tous les hommes quels que soient leur milieu, leur culture, leur race ou leur âge.

Ce qui frappe dans cette lettre c’est la certitude du Fondateur quant à l’inspiration surnaturelle de ses vues et aussi la lucidité prophétique de son regard sur la société de son temps. N’avons-nous pas avantage, aujourd’hui, à relire ces pages si actuelles, à la fois sévères et chargées d’enthousiasme et d’espérance ? Comment ne pas percevoir l’invitation à les méditer longuement pour en mesurer toute la richesse religieuse et missionnaire.

Le présent ouvrage veut nous y aider. L’étude et le commentaire que le Père Jean-Baptiste Armbruster sm. en fait magistralement sont le fruit d’une longue méditation, d’un travail minutieux et assidu. Qu’il trouve ici l’expression de la gratitude de tous ses Frères et Sœurs religieux, mais aussi de tous ceux qui dans la Famille Marianiste pourront ainsi puiser à la source vive de la pensée du P. Chaminade. La richesse que ce livre p8nous rend plus accessible ne doit pas rester lettre morte ni propriété privée : elle appartient à l’Eglise et au monde de tous les temps.

La meilleure manière d’exprimer notre reconnaissance au Père Chaminade, et à celui qui nous le rend plus proche en ces pages, sera de vivre de son esprit et de le rayonner dans notre vie de baptisés, que nous soyons religieux, prêtres ou laïcs.

Adalbert Muller, sm.
Provincial.

Présentation

Ce livre est né de plusieurs interrogations que je me suis formulées à moi-même. La lettre du 24 août 1839 peut-elle être considérée comme le testament spirituel du P. Chaminade à ses religieux et religieuses ? Quelles sont les circonstances et l’histoire de son origine ? Quel est, à sa lumière, l’esprit propre des fondations religieuses du Bon Père Chaminade ? Comment les diverses composantes de cet esprit sont-elles nées, puis se sont-elles développées dans la Congrégation mariale pour laïques qui fut première dans l’activité missionnaire du Fondateur ?

Les réponses à ces questions ne pouvaient se dégager qu’à partir d’une analyse littéraire du texte pour en saisir la logique interne, les procédés d’exposition utilisés par le rédacteur, le P. Narcisse Roussel, secrétaire du P. Chaminade. Ce travail doit beaucoup aux minutieuses recherches du P. Joseph Verrier s.m. à qui je veux exprimer ici ma très fraternelle reconnaissance.

Une fois la pensée dégagée, elle demandait à être reliée à ses racines. Et d’abord à ses sources bibliques soit explicitées, soit suggérées par de simples allusions. Certains passages de la lettre avaient besoin d’être resitués dans un plus ample contexte historique pour nous permettre, aujourd’hui, d’en saisir tout le sens.

Mais l’intérêt essentiel de cette lettre est à chercher p10dans son contenu doctrinal. Elle constitue un sommet, une synthèse vivante des grands enseignements du Fondateur sur la vie religieuse. Ses intuitions primitives y arrivent à maturité. Avec joie l’on peut constater la fécondité de l’inspiration première sur laquelle le P. Chaminade construit ses fondations.

A la lumière de notre document, le charisme du Vénérable G.-Joseph Chaminade peut se schématiser ainsi : refaire, après la Révolution, le tissu ecclésial c’est-à-dire contribuer à faire naître une Eglise animée par l’Esprit de sainteté, vue comme Famille de Marie et donc missionnaire au cœur d’un monde livré à tant de forces adverses. En un mot, il a été donné au Fondateur des laïques, religieuses et religieux marianistes de voir Marie, la toute sainte Mère de Dieu, investie depuis l’Incarnation et surtout au Calvaire, d’une mission maternelle universelle que l’Eglise partage avec Elle, surtout en ces derniers temps.

Contribuer, pour son humble part, à susciter cette Eglise en laquelle Marie tient sa vraie place, était toute l’ambition du P. Chaminade, Missionnaire apostolique.

La lettre présente essentiellement l’esprit de l’état religieux marianiste. Mais comme ces deux Ordres de Marie sont nés des œuvres pour laïques, il était normal de chercher en ces dernières, les sources de l’esprit commun à toute la Famille Marianiste.

Mon projet primitif, suite à plusieurs sessions ainsi qu’à des demandes variées, s’est donc élargi et a pris de l’ampleur. C’est pourquoi, après le texte complet de la lettre, ce livre présente deux parties d’inégale longueur. L’essentiel en est constitué par l’étude et le commentaire de la lettre elle-même. Certaines études particulières qui risquaient de donner au lecteur l’impression p11d’alourdir le texte principal, ont été rejetées en fin de volume sous forme de documents complémentaires.

Le texte adopté ici est celui édité dans les ECRITS MARIALS du P. Chaminade (II, 69-84) et dans les LETTRES DE M. CHAMINADE (t. V, 1163, P. 69-80) ainsi que dans les CIRCULAIRES DU BON PERE CHAMINADE (Vienne, 1961, P. 60-67). Il est la transcription de celui, signé par le Fondateur, qui se lit dans le Registre officiel de la correspondance, aux AGMAR.

Il existe au Centre Chaminade de Bordeaux, un manuscrit intitulé COUP-D’ŒIL PAR FORME DE LETTRE SUR LES PREROGATIVES QUI DISTINGUENT LA SOCIETE DE MARIE DES AUTRES ORDRES RELIGIEUX. Ce cahier de 22 cm x 17 cm est la transcription de la LETTRE DE M. L’ABBE CHAMINADE, SUPERIEUR DE LA SOCIETE DE MARIE, EN FORME D’INSTRUCTION, A M. L’ABBE FONTAINE A SAINT-REMY, A L’OCCASION DE LA RETRAITE DE LA FIN DE L’ANNEE 1839. La couverture de ce livre reproduit en fac-simile le début et la fin de ce texte. Il diffère du texte officiel par quelques détails insignifiants.

A travers toute cette étude, le texte de la lettre est imprimé en caractères gras. Les chiffres entre parenthèses, dans le cours du livre, renvoient aux numéros marginaux, insérés dans la lettre pour la facilité des renvois. Le mot LETTRE, imprimé en petites capitales, désigne la lettre du 24 août, objet de cette étude.

En ce 150me anniversaire de la LETTRE, qui est aussi le 200ème de la naissance d’Adèle de Trenquelléon, je livre ce travail en son état actuel à mes Frères et à mes Sœurs ainsi qu’à tous ceux qui cherchent une meilleure connaissance de l’esprit marianiste tel que jailli de la grâce de l’enseignement et de l’exemple de nos Fondateurs.

Jean-Baptiste Armbruster, sm.
25 mars 1989

Le texte de la lettre du 24 août 1839

Mon respectable Fils,

1. Dans ma Circulaire du 22 juillet dernier, je disais à tous mes Enfants des deux Ordres : « Vous verrez dans le Décret pontifical que le désir de sa Sainteté, que sa volonté même est qu’on vous inculque l’esprit de nos œuvres, toutes de charité, en vous assurant que vous rendrez d’utiles services à l’Eglise, si vous persévérez… »

2. Une belle occasion se présente à vous, mon cher Fils, pour remplir de votre mieux les ordres du Vicaire de Notre Seigneur Jésus Christ. Voici venir le moment favorable d’inculquer l’esprit de nos Constitutions et de nos œuvres, qui ont si hautement plu à son cœur pontifical. Je veux parler de la retraite que vous allez donner. Pénétré de cette maxime de saint Paul, la lettre tue, mais l’esprit vivifie, vous vous appliquerez de tout votre pouvoir à faire apprécier l’excellence et le caractère spécial de notre divine mission.

3. Pour cela, vous développerez d’abord ce que nous avons de commun avec les Ordres religieux ; puis vous direz ce qui nous distingue, et vous vous attacherez ensuite à préciser l’air de famille qui nous caractérise, même dans les œuvres communes.

4. Ce que nous avons de commun avec les divers Ordres religieux.

4.1 La Société de Marie et l’Institut des Filles de Marie émettent les trois grands vœux qui constituent l’essence de la vie religieuse.
Tendant par leur destination, à élever leurs membres respectifs au sommet de la perfection chrétienne, qui est la ressemblance la plus parfaite possible p16 avec Jésus Christ, le divin modèle, ils leur proposent de marcher à la suite du Sauveur qui fut pauvre, chaste et obéissant jusqu’à la mort de la croix, et de s’obliger pour cela, par la sainteté suprême du vœu, à la pauvreté, à la chasteté virginale et à l’obéissance évangélique.
Or, vous savez, mon respectable Fils, que ces trois grands vœux nous confondent avec tous les autres Ordres, dans la grande tribu religieuse qui, dès les premiers siècles de l’Eglise, a peuplé la terre et le ciel de ses innombrables Enfants.

5. En appliquant à ces obligations constitutives de l’état religieux la maxime du grand Apôtre : la lettre tue, mais l’esprit vivifie, il vous sera facile de montrer, par exemple, dans le vœu de pauvreté, l’aboutissant de la lettre et celui de l’esprit.

6. L’esclave de la lettre, s’arrêtant à l’écorce de son vœu, et se gardant bien d’en pénétrer le sens profondément spirituel, commence par scinder l’obligation matérielle, pour ainsi dire, et la perfection du devoir ; puis il s’efforce de marquer largement une ligne de démarcation entre le strictement nécessaire, le convenable et le permis. Mais bientôt, selon l’oracle de l’Apôtre, la lettre le tuera.
Il voudra sans doute maintenir son costume, mais son costume accommodé aux prétendues exigences de sa position ; par conséquent, il se procurera toujours dans les soi-disant limites de son vœu, ce qu’il trouvera de meilleur, méprisant la forme, pourvu qu’elle soit comme il l’aime ; il cherchera la finesse de la couleur et de l’étoffe et cela en esprit de pauvreté et d’économie. Du reste, il vous dira que, bien au-dessus de ces petites choses, devant lesquelles il rampe néanmoins, il ne recherche que l’honneur de son état, et que la conquête de plusieurs âmes qu’un extérieur plus négligép17repousserait. Son but unique est de servir les convenances, à cause des fonctions dont il est chargé, des visites actives et passives qui lui sont imposées, à cause enfin de son ancienneté et de sa famille. Qui pourrait seulement concevoir toutes les illusions que sa vanité consacre comme des raisons nécessitantes ?

7. Et remarquez qu’il ne s’en tient pas au costume. Il a mesuré, avons-nous dit, avec le compas de la lettre, toute l’étendue de son devoir ; il s’est rendu compte de ce qui est permis, sans crainte de forfaire au vœu, gravement du moins, et il en a précisé les limites : de sorte qu’il applique ses principes à tout ce qui est à son usage, et, dans son admirable calcul, il trouve le secret d’être riche au sein d’une vie essentiellement pauvre, ou de posséder et d’agir comme propriétaire après s’être dépouillé même du droit de posséder jamais. Et c’est ainsi qu’il commet le brigandage dans le sacrifice offert au Seigneur, en reprenant sans cesse, avec une ingénieuse perfidie, ce à quoi il a renoncé sans retour. Aussi des maux effroyables menacent-ils sa tête, et la réprobation de Saül lui est réservée, s’il s’aveugle…

8. Mais celui qui s’applique de tout son cœur à pratiquer l’esprit de son vœu agit bien contradictoirement. Pour lui, toujours le plus vil, toujours le rebut des autres. Le strict nécessaire lui suffit, et il a horreur de tout ce qui sent la vanité, la recherche et le superflu, parce qu’il s’efforce de devenir toujours plus pauvre, toujours plus semblable à un vrai disciple de Jésus Christ et à Jésus Christ lui-même, qui a béatifié la pauvreté, et qui l’a divinisée même dans son adorable personne. Oh ! qu’il est heureux, mon respectable Fils ! En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui a tout quitté pour le Seigneur recevra le centuple dans ce monde, et la vie éternelle dans l’autre. Divinisé en quelque sorte ici-bas par les livrées de la pauvreté de p18 Jésus Christ dont il est orné, il goûte, au sein des privations une paix et un bonheur incroyables, qui sont les avant-goûts de la félicité des cieux. Aussi comprend-il avec délices l’oracle du Prophète : Les riches ont éprouvé toutes les horreurs de la faim et de la misère ; mais ceux qui ne cherchent que le Seigneur jouissent de toutes sortes de biens. C’est que la pauvreté de Jésus Christ est un trésor, et le plus riche, le plus précieux des trésors. Les voleurs ne sauraient y porter leurs mains avides, et la rouille ne le ronge point.

9. Il vous sera facile, mon respectable Fils, d’appliquer aux deux autres vœux, la maxime que nous avons déjà citées plusieurs fois, et puis, vous ne manquerez pas de motifs puissants pour en inculquer le divin esprit.

10. Ce qui distingue la Société de Marie et l’Institut des Filles de Marie des autres Ordres religieux.
Vous savez, mon respectable Fils, que nous avons dans la grande tribu des Ordre religieux, un air de famille qui nous distingue essentiellement de tous les autres. Décrivons ce caractère, et précisons de notre mieux ce qui est de la lettre et ce qui est de l’esprit.

11. Tous les âges de l’Eglise sont marqués par les combats et les glorieux triomphes de l’auguste Marie. Depuis que le Seigneur a soufflé l’inimitié entre elle et le serpent, elle a constamment vaincu le monde et l’enfer. Toutes les hérésies, nous dit l’Eglise, ont incliné le front devant la très Sainte Vierge, et peu à peu elle les a réduites au silence du néant. Or, aujourd’hui, la grande hérésie régnante est l’indifférence religieuse, qui va engourdissant les âmes dans la torpeur de l’égoïsmep19et le marasme des passions. Le puits de l’abîme vomit à grands flots une fumée noirâtre et pestilentielle, qui menace d’envelopper toute la terre dans une nuit ténébreuse, vide de tout bien, grosse de tout mal, et impénétrable pour ainsi dire aux rayons vivifiants du Soleil de Justice. Aussi, le divin flambeau de la foi pâlit et se meurt dans le sein de la chrétienté ; la vertu fuit, devenant de plus en plus rare, et les vices se déchaînent avec une effroyable fureur. Il semble que nous touchons au moment prédit d’une défection générale et comme d’une apostasie de fait presque universelle.

12. Cette peinture si tristement fidèle de notre époque est loin toutefois de nous décourager. La puissance de Marie n’est pas diminuée. Nous croyons fermement qu’elle vaincra cette hérésie comme toutes les autres, parce qu’elle est, aujourd’hui comme autrefois, la Femme par excellence, cette Femme promise pour écraser la tête du serpent ; et Jésus Christ, en ne l’appelant jamais que de ce grand nom, nous apprend qu’elle est l’espérance, la joie, la vie de l’Eglise et la terreur de l’enfer. A elle donc est réservée de nos jours une grande victoire ; à elle appartient la gloire de sauver la foi du naufrage dont elle est menacée parmi nous.

13. Or, nous avons compris cette pensée du Ciel, mon respectable Fils, et nous nous sommes empressés d’offrir à Marie nos faibles services, pour travailler à ses ordres et combattre à ses côtés. Nous nous sommes enrôlés sous sa bannière, comme ses soldats et ses ministres, et nous nous sommes engagés par un vœu spécial, celui de stabilité, à la seconder de toutes nos forces, jusqu’à la fin de notre vie, dans sa noble lutte contre l’enfer. Et, comme un Ordre justement célèbre a pris le nom et l’étendard de Jésus Christ, nous avons pris le Nom et l’étendard de Marie, prêts à voler partout où elle nous appellera, pour étendre son culte, et par lui, le p20royaume de Dieu dans les âmes.

14. Et voilà bien, mon respectable Fils, le caractère distinctif et l’air de famille de nos deux Ordres : nous sommes spécialement les auxiliaires et les instruments de la très Sainte Vierge dans la grande œuvre de la réformation des mœurs, du soutien et de l’accroissement de la foi, et, par le fait, de la sanctification du prochain. Dépositaires de l’industrie et des inventions de sa charité presque infinie, nous faisons profession de la servir fidèlement jusqu’à la fin de nos jours, d’exécuter ponctuellement tout ce qu’elle nous dira, heureux de pouvoir user à son service une vie et des forces qui lui sont dues. Et nous croyons tellement que c’est là ce qu’il y a de plus parfait pour nous, que nous nous interdisons formellement, par notre vœu, le droit de choisir, et d’embrasser jamais une autre Règle.

15. J’ajouterai, mon respectable Fils, que, par le vœu de stabilité, nous entendons nous obliger en justice à coopérer de notre mieux jusqu’à la fin de notre vie à l’œuvre entreprise.

16. Nos Constitutions, que le Saint-Siège a si magnifiquement louées et approuvées, après un mûr examen, l’établissent d’une manière trop formelle pour qu’on puisse en douter. Je me contenterai donc de rappeler en passant, pour la Société, les articles 19, 20 et 21, et ceux de l’Institut, 69 et 175, et je demanderai si l’honneur, la délicatesse et l’équité n’ont pas à gémir, aussi bien que la religion et le Cœur de Marie, du scandale de l’apostasie religieuse.

17. Ici une difficulté se présente, et tout apparente qu’elle soit uniquement, vous me permettrez de la résoudre avec vous.

18. Tous les Ordres religieux, me dira-t-on, ont honoré Marie d’une manière spéciale et se font gloire de lui appartenir.

19. Je répondrai que nous sommes loin de prétendre que le culte de la Sainte Vierge soit notre partage exclusif. Ce serait là, en vérité, une bien sotte prétention ; car, qui a pu aimer le Fils sans aimer la Mère, et qui a osé tendre à la perfection évangélique en excluant de sa consécration à Jésus le culte spécial de Marie ? Mais ce que je regarde comme le caractère propre de nos Ordres, et ce qui me paraît sans exemple dans les fondations connues, c’est que, pour le répéter, c’est en son Nom, et pour sa gloire que nous embrassons l’état religieux ; c’est pour nous dévouer à elle, corps et biens, pour la faire connaitre, aimer et servir, bien convaincus que nous ne ramènerons les hommes à Jésus que par sa très sainte Mère, parce que nous croyons, avec les saints Docteurs, qu’elle est toute notre espérance, tota ratio spei nostrae, notre Mère, notre refuge, notre secours, notre force et notre vie.

20. Et puis, je vous répondrai encore, mon respectable Fils, que si d’autres Ordres ont cela de commun avec nous, nous devons les féliciter, les bénir et les inviter à rivaliser avec nous de zèle et d’amour, afin de publier partout l’auguste Nom de Marie et ses ineffables bienfaits.

21. Voilà donc, mon respectable Fils, notre doctrine sur le vœu de stabilité ; voilà notre signe de ralliement et notre marque distinctive.

22. Or, qu’il est facile de voir que celui qui s’en tient à la lettre, se déplace monstrueusement dans la belle famille de Marie ! Sans cesse irrésolu, toujours inquiet, son cœur, bientôt rongé par l’ennui, va partout, sur les p22ailes du doute, cherchant, sous le prétexte du plus parfait, la satisfaction d’un secret désir d’infidélité à la très Sainte Vierge. Son titre, sa qualité de serviteur et de ministre de Marie n’est rien à ses yeux ; sa profession n’est pas assez parfaite ; il lui faut quelque chose de plus, comme s’il y avait rien de plus noble et de plus parfait que de se dévouer au service de la Mère de Dieu et de s’abandonner à sa conduite maternelle, comme fit Jésus Christ lui-même ! Aussi ne veut-il plus lui appartenir d’une manière spéciale, parce que ses péchés, dit-il, exigent une satisfaction plus rigoureuse ; et en conséquence, il finit par briser de ses propres mains les douces chaines qui l’attachaient à la Reine des anges et des hommes. Vous savez le reste ; il n’est plus Enfant de Marie dans son cœur, et il périt tôt ou tard…

23. Malheur donc, mon respectable Fils, à l’enfant dénaturé qui abjure Marie et déserte sa famille ! Heureux, au contraire, et mille fois heureux celui qui est fidèle ! Vous ne manquerez pas de le faire sentir à vos Frères et à vos Sœurs chéris. Le Saint-Père lui-même unira sa voix à la vôtre, pour leur persuader qu’ils n’ont qu’à avancer de jour en jour avec ardeur dans la carrière entreprise sous les auspices de la Sainte Vierge, sûrs qu’ils sont de rendre de la sorte d’utiles services à l’Eglise. Et pour les encourager puissamment à la persévérance, dites-leur jusqu’à quel point ils sont les enfants de Marie.

24. Si tous les hommes sont les enfants adoptifs de la Mère de Dieu, les membres fidèles de la Société et de l’Institut le sont encore d’une manière plus parfaite, par des titres spéciaux bien chers à son divin Cœur.

25. Comme religieux en général, par le fait de leurs vœux qui les attachent à la croix du Sauveur, ils ne font qu’un avec lui. Intimement unis à lui, par l’amour le plus fort, ils sont en lui comme il est en eux ; ils sont ses disciples, ses images, d’autres lui-même. Aussi, dès le jour fortuné de leur profession, du haut de la croix il les présente à Marie comme d’autres Jean, en lui disant : Femme, voilà votre fils ! c’est-à-dire, ils sont ma ressemblance, ils ne font qu’un avec moi ; adoptez-les donc en moi, et soyez Mère pour eux comme vous l’êtes pour moi !

26. Mais je soutiens que notre vœu de stabilité nous attache à Marie d’une manière plus spéciale que les autres religieux ; nous y avons un titre de plus et un titre singulièrement fort à sa préférence. Elle nous adopte donc avec plus de privilèges ; elle reçoit avec délices notre promesse spéciale de lui être à jamais fidèles et dévoués ; puis elle nous enrôle dans sa milice et nous consacre comme ses apôtres.

27. Oh ! mon respectable Fils, que ce contrat est sacré, qu’il est fécond en bienfaits pour nous ! Concevez-vous après cela les lâches désertions dont nous avons à gémir ?… Concevez-vous cette indifférence apathique de plusieurs ?… Concevez-vous enfin qu’on ne se sacrifie point pour Marie, qui veut bien nous donner un tel rang dans sa grande famille humaine ? …

28. Ce que les deux Ordres de Marie ont encore de spécial et d’exclusivement propre dans les œuvres communes à d’autres corps.

29. Admirons, mon respectable Fils, la conduite de la divine Providence dans la fondation des Ordres religieux. Leur esprit toujours respectivement approprié aux divers besoins des époques, se résume en général p24dans l’oracle du Sauveur : Mandavit unicuique de proximo suo ; Dieu a donné à chacun un mandat sur son prochain. Les uns ont eu pour mission unique de donner au monde le spectacle ravissant du renoncement absolu et de la mortification chrétienne ; les premiers se formèrent dans les déserts de la Thébaïde, et de là, comme de leur berceau, se répandirent peu à peu dans le monde entier ; vous savez tous les héros de la pauvreté et de la pénitence qu’ils ont offerts à l’admiration des anges et des hommes.
D’autres Ordres sont venus plus tard multipliant dans le champ du Père de famille des ouvriers de toute sorte, destinés à arracher l’ivraie semée par l’ennemi, et à continuer en même temps, chacun dans une certaine mesure, l’œuvre de l’abnégation et de la croix. Et parmi ces Congrégations nombreuses, formées dans tous les siècles et dans tous les climats, les unes sont appelées à telle fin particulière et les autres à telle autre.

30. Or, nous les derniers de tous, nous qui nous croyons appelés par Marie elle-même pour la seconder de tout notre pouvoir dans sa lutte contre la grande hérésie de cette époque, nous avons pris pour devise, comme nous le déclarons dans nos Constitutions (art. 6), ces mots de la très Sainte Vierge aux serviteurs de Cana : faites tout ce qu’il vous dira. Convaincus que notre mission à nous, malgré notre faiblesse, est d’exercer envers le prochain toutes les œuvres de zèle et de miséricorde, nous embrassons en conséquence tous moyens de le préserver et de le guérir de la contagion du mal, sous le titre général de l’enseignement des mœurs chrétiennes, et nous en faisons dans cet esprit l’objet d’un vœu particulier.

31. Ainsi le vœu d’enseignement que nous faisons, pour nous être commun avec d’autres Ordres, est autrement plus étendu dans la Société et dans l’Institut que partout ailleurs. Réalisant dans son objet la parole de Marie : faites tout ce qu’il vous dira, il atteint toutes les classes, tous les sexes et tous les âges, mais le jeune âge et les pauvres surtout, de sorte qu’il nous distingue réellement de toutes les Sociétés qui émettent le même vœu.

32. Voilà donc, mon respectable Fils, l’esprit et l’étendue de notre vœu d’enseignement ; voilà le caractère distinctif qui consacre, dans la grande tribu religieuse, un air de famille exclusivement propre aux Enfants de la Société et de l’Institut.

33. Notre œuvre est grande, elle est magnifique. Si elle est universelle, c’est que nous sommes les missionnaires de Marie qui nous a dit : faites tout ce qu’il vous dira ! Oui, nous sommes tous missionnaires. A chacun de nous la très Sainte Vierge a confié un mandat pour travailler au salut de nos frères dans le monde.

34. Aussi le Saint-Père n’a-t-il pu s’empêcher dans sa joie, de bénir le Seigneur qui nous a inspiré un tel dessein, comme nous le dit de sa part S. E. le Cardinal Giustiniani. L’œuvre lui a hautement plu ; il l’a estimée digne de toute louange et de toute recommandation, et il a voulu qu’on en inculquât l’esprit à tous les membres, afin de les exciter à aller toujours en avant. Il va même jusqu’à les assurer que, loin d’être inutiles à l’Eglise, ils lui rendront d’importants services s’ils persévèrent. Je ne fais, comme vous le voyez, que vous citer les paroles pontificales elles-mêmes.

35. A vous donc, mon respectable Fils, de vous acquitter de votre mieux de la commission que je vous donne de la part du Souverain Pontife. A vous d’inculquer dans le cœur de mes chers enfants, pendant p26la retraite qui va s’ouvrir, l’esprit de nos œuvres toutes de charité. A vous de faire sentir à ceux et à celles qui enseignent directement, combien ils s’abuseraient, s’ils bornaient leurs efforts à instruire dans les lettres humaines ; s’ils mettaient tous leurs soins et toute leur gloire à faire des savants et non des chrétiens, ou à conquérir une réputation mondaine ; oubliant alors qu’ils sont missionnaires de Marie, pour se ravaler au rang avili des industriels de l’enseignement dans notre siècle, ils descendent de la hauteur de leur sublime apostolat. A vous, enfin, de dire, à ceux qui sont employés dans le service intérieur des maisons ou aux arts et métiers, l’esprit et le secret de leur divine mission : nous l’avons consigné dans nos saintes règles, quand nous avons établi la manière dont ils concourent à l’œuvre générale de l’enseignement ; nous leur avons montré comment ils contribuent puissamment par leurs travaux, leur zèle et leurs prières à étendre le règne de Jésus et de Marie dans les âmes. Leur part est en effet si belle ! Nouveaux Joseph, ils sont chargés d’assister et de soutenir les enfants de la sainte famille dans leur pénible ministère.

36. Je m’arrête, mon respectable Fils, j’ai voulu vous dire ma pensée tout entière sur nos œuvres, et je l’ai fait trop longuement sans doute ; mais vous n’en serez pas surpris, car vous savez bien qu’on ne saurait tarir sur un sujet aussi cher à nos cœurs. Je me repose avec confiance sur votre charité, de la grande charge que je vous donne, ou plutôt que Marie vous impose elle-même. Pénétré comme vous l’êtes de l’esprit de votre état, il vous sera facile de l’inculquer à mes chers Enfants des deux Ordres.

37. Vous savez que le décret pontifical nous accorde le bienfait de l’indulgence plénière pour la rénovation des vœux perpétuels comme pour leur première émission : vous ne manquerez point de porter cette agréable nouvelle à leur connaissance.

38. Que l’auguste Marie, notre Mère et notre Souveraine, bénisse votre voyage, bénisse vos efforts, bénisse votre personne et tous nos chers Enfants !

39. Recevez ce vœu de mon cœur, mon respectable Fils, et que ma bénédiction paternelle soit le gage de sa réalisation ! Je l’espère avec confiance.

Bordeaux, le 24 août 1839.
G. Joseph Chaminade

 

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