Chaminade et ses premiers collaborateurs

Chaminade et ses premiers collaborateurs

Marie Thérèse de Lamourous
Adèle de Trenquelléon
Jean Baptiste Lalanne

Plusieurs auteurs nous ont donné une biographie du père Chaminade : Simler, Lebon, Gizard, Vasey. Aussi il nous a paru intéressant de prendre sous la loupe les collaborateurs de Chaminade.
Nous commencerons par présenter Marie Thérèse de Lamourous qui fut pendant quarante ans une fidèle collaboratrice du Père Chaminade.
Ensuite nous allons suivre la relation entre Chaminade et Adèle de Trenquelléon. Les lettres qu’ils ont échangées nous permettent de suivre pas à pas la fondation des Filles de Marie Immaculée.
Enfin, nous examinerons la relation houleuse mais combien féconde entre Chaminade et J.B. Lalanne. La Règle de la Société de Marie de 1839 doit beaucoup à leur collaboration.

Notre bienheureux Fondateur nous apparait ainsi sous un nouveau jour, dans ses luttes quotidiennes, les décisions parfois difficiles qu’il doit prendre, les malentendus, mais aussi l’affection paternelle qu’il porte à chacun de ses collaborateurs ou collaboratrices.
Notre méthode a consisté essentiellement à exploiter les études historiques existantes, et ensuite à relever les textes de E&P ou des Lettres qui se rapportent à notre sujet. Cela nous a permis de limiter notre sujet et d’éviter d’être noyé dans la multitude de textes, mais en même temps de découvrir la pensée du Fondateur « de première main ». Les larges extraits que nous citons nous donnent l’occasion de nous familiariser avec les documents originaux. Aborder ces documents sans une méthode clairement définie serait le meilleur moyen pour se décourager et se dégouter d’étudier les documents marianistes. Or, nous avons besoin de boire à la source si nous voulons nous imprégner de toute la saveur de notre charisme.
Notre étude se limite à trois des principaux collaborateurs du P. Chaminade. Il serait intéressant d’étudier aussi la collaboration avec les autres « fondateurs » de la Société de Marie, les Clouzet, Caillet, Fontaine, et les autres. Il y a là du pain sur la planche pour nos maisons de formation.

P. Léo Pauels, sm

Marie Thérèse de LAMOUROUS

I. Notice biographique

La première partie de ce travail est une traduction de la petite brochure de J. Stefanelli sur Marie Thérèse de Lamourous. Nous avons voulu conserver les données biographiques sans changement. Il en résulte quelques redites avec la deuxième partie de ce travail qui étudie la collaboration entre Lamourous et Chaminade, à partir de la page 25.
BIBLIOGRAPHIE

VERRIER Joseph , Positio Beatificationis et canonizationis servae Dei Mariae Theresiae Carolae de LAMOUROUS Fundatoris Instituti Sororum a Misericordia Positio super virtutibus ex officio concinnata. Rome 1978.
VERRIER Joseph, Jalons d’histoire sur la route de Guillaume Joseph Chami nade, Tome I et II. Bordeaux 2007.
VERRIER Joseph, La Congrégation mariale de M. Chaminade, Séminaire Regina Mundi, 1964.
CHAMINADE Guillaume Joseph, Lettres de M. Chaminade, Nivelles, Tomes I à VIII
Adèle de Batz de Trenquelléon, Lettres de, Tome I et II. Rome, 1987.
Auguste Giraudin, Marie-Thérèse-Charlotte de Lamourous, Bordeaux 1912.
Ecrits et Paroles. Tome I à VII.
CARDENAS Emilio, Itinéraire marial du P. Guillaume Joseph
Chaminade. Traduit de l’espagnol. Edition provisoire.

Autres livres utilisés :
BRU Antoine Thérèse Rondeau, Fondatrice de la congrégation Notre-Dame de la Miséricorde de Laval. Librairie Siloë. 1981.
Saint FRANÇOIS DE SALES, Introduction à la vie dévote. Gabalda, Paris, 1928.
VERRIER Joseph, Beatificationis et canonizationis Servi Dei Guilelmi Josephi Chaminade, sacerdotis Fundatoris Societatis Mariae, Vulgo Marianistarum, Inquisitio Historica. Rome 1970.

Introduction.

Une semaine après la mort de Marie Thérèse de Lamourous, LA GUYENNE, un journal de Bordeaux, écrivait dans son édition du 21 septembre 1836 :

« Souvent les filles manquaient de vêtements ou bien, il n’y avait pas de pain pour lendemain. Elle allait mendier chez les riches, et souvent elle ne recevait que des humiliions en retour. Heureuse de ces refus, elle rentrait à la maison et allait avec ses filles dans la petite chapelle ; là, devant le saint sacrement, avec la simplicité que procure la foi, elle frappait à la porte du tabernacle : ‘Seigneur, disait-elle à haute voix, tes enfants n’ont pas de pain’. A peine avait-elle quitté la chapelle que quelqu’un apportait du pain, des habits »

La confiance en Dieu est certainement une des caractéristiques de Marie-Thérèse.

Et nous savons par les recherches en vue de sa canonisation, qu’elle agissait avec courage dans tous les tourments et les revers de sa vie. Elle était profondément impliquée à aider Guillaume Joseph Chaminade dans l’établissement de la Congrégation de la Madeleine de Bordeaux, et elle prit part à la fondation des deux instituts religieux marianistes. Elle était la mère compatissante, compréhensive d’une communauté de plus de trois cent femmes dans la France du début du 19e siècle. Elles avaient toutes un fond commun, un trait indispensable pour être admises : elles avaient été des prostituées à Bordeaux. Durant les 81 ans de sa vie, Marie Thérèse trouva aussi le temps et l’énergie de superviser la propriété familiale du Pian, un petit hameau à l’ouest de Bordeaux et de prendre des responsabilités pour soutenir les membres de sa grande famille ainsi que d’approfondir la vie de foi de la population du Pian.
Avec toute sa personne et en toute circonstance, elle montrait une main ferme et un cœur aimant. Elle fut une organisatrice et une directrice d’une efficacité remarquable, une animatrice pleine d’initiatives. Elle fut aussi une âme aimable qui attirait l’affection des autres par sa simplicité, son honnêteté, et une grande générosité. Venez ! Faisons connaissance avec Marie Thérèse.

I – Histoire de la Famille

Sa mère, Élisabeth de VINCENS avait perdu sa mère à l’aube de sa vie. Élisabeth avait été élevée par une tante jusqu’à l’âge de 10 ans, quand son père la plaça comme pensionnaire dans un couvent de sœurs Ursulines de Bordeaux. Elle reçut une éducation soignée qu’elle sut remarquablement exploiter plus tard comme unique institutrice de Marie Thérèse. Pendant qu’elle était au couvent, Élisabeth fut présentée à son futur époux. Il put lui faire la cour dans le parloir du couvent ; et elle quitta le couvent seulement le jour de leur mariage. Élisabeth avait alors juste 19 ans.

Le père de Marie Thérèse, Louis Marc Antoine de LAMOUROUS, était un avocat attaché au parlement de Bordeaux. Après leur mariage, le couple vécut avec la famille Lamourous à Barsac, une petite agglomération au sud de Bordeaux.

C’est là que le 1er novembre 1754, Marie Thérèse fit son entrée dans le monde comme enfant premier-né ; elle était petite, fragile et légèrement défigurée. Malgré cela elle grandit et devint une adulte bien enveloppée avec des traits agréables, et elle atteignit l’âge de 81 ans. Elle était la première de 11 enfants (seulement cinq atteignirent l’âge adulte) ; elle vit assez peu son père, car celui-ci et son père à lui, traitaient la plupart des affaires à Bordeaux. Elle était la chérie de sa grand-mère et devint en grandissant la meilleure amie et confidente de sa mère.
A Barsac, elle apprit bien des choses utiles à l’agriculture ; la gestion d’un vignoble, la manière de faire des conserves ; cela lui fut très utile dans les années ultérieures. Les visites prolongées à la propriété familiale de sa mère, d’une superficie de 115 ha au Pian, à quelques km au nord-ouest de Bordeaux, lui permirent d’acquérir également une grande expérience dans les occupations rurales et agricoles. Cette propriété du Pian devait plus tard servir d’extension de la Miséricorde de Bordeaux.

Quand son père eut 43 ans et Marie Thérèse 12, la famille se déplaça à Bordeaux. C’est là qu’elle fit sa première communion, en 1767. C’est sous la direction de sa mère, qu’elle reçut son instruction : lecture, écriture, arithmétique, géométrie, astronomie, beaux-arts, poésie et chant. Elle apprit à apprécier particulièrement la Bible et le Catéchisme. Dans les années suivantes, elle sut faire bon usage de cet acquis, non seulement pour l’aide qu’elle apportait à l’éducation de ses neveux et nièces, mais aussi pour préparer à la Miséricorde des étapes en vue de la réinsertion des pénitentes dans la société. La relation entre la mère et sa fille aînée devint tellement étroite, que chacune devint pour l’autre un soutien et un guide spirituel.

Quand Marie Thérèse eut atteint sa majorité (25 ans dans la France prérévolutionnaire), et particulièrement après la mort de sa mère en 1785, elle cherche la direction d’un guide spirituel. La mort, la maladie et la guillotine la privèrent de plusieurs directeurs successifs. Malgré cela elle put maintenir une croissance spirituelle continue, faisant des progrès dans la vie de prière, la pénitence, les bonnes œuvres pour les autres. Elle avait espéré devenir moniale carmélite, cependant, sa faible santé, et plus tard, la sollicitude pour sa famille l’empêchèrent de répondre à cet appel.

Peu de temps après la mort de sa mère, son père prit sa retraite ; son incompétence en matière financière, avait ruinée les finances familiales. Accablé de dettes, et de soucis, il commença à montrer des signes de déficience mentale. Comme fille ainée, Marie Thérèse assuma la pleine responsabilité de son père et de ses trois sœurs ; son seul frère survivant, Jean Armand, était marié et vivait à Haïti, colonie française à cette époque.

II – Dans la clandestinité

Quand éclata la Révolution française en 1789, Marie Thérèse devint un membre fidèle de l’Église clandestine. Elle servit de lien important dans les ramifications des ministères et des bonnes œuvres qui se déployaient sous la direction intelligente du vicaire général du diocèse, le père Joseph Boyer.
(L’archevêque, Jérôme Champion de Cicé était en exil à Londres).

En 1794, préoccupés par une collusion entre la classe des Nobles et les Anglais, qui se préparaient à envahir le continent, les autorités de Paris bannirent tous les Nobles des villes portuaires de France. Marie Thérèse établit sa résidence pour toute l’année au Pian, avec son père âgé et affaibli et ses deux sœurs mariées, mais dont les époux étaient en exil, deux neveux et une nièce.

Cédant la maison qui fait face à l’Église paroissiale, au reste de la famille, Marie Thérèse vécut dans un petit pavillon de berger, à proximité immédiate des pâturages. A ces soucis s’ajoutait le fait que, la propriété pourrait être confisquée par le gouvernement, sous prétexte que Jean Armand était émigré et pour ce motif, les biens familiaux étaient exposés à la confiscation par le gouvernement.

Le curé du Pian était le Père François ANDRIEU, ancien moine bénédictin. Il n’était pas un révolutionnaire fanatique ; il n’était pas du tout acquis au mouvement politique. Mais, chassé de son monastère par la Révolution et ayant le choix d’accepter pour ses services, la maigre subvention du gouvernement ou pas de ressources du tout, il avait fait le serment schismatique à la République. Marie Thérèse, d’accord avec la plupart des paroissiens, fuyait ses services dans l’église paroissiale. Néanmoins, elle entretenait une relation personnelle amicale avec Andrieu ; de son côté, il cherchait son avis et sa direction spirituelle. Doucement, elle le pressait de se rétracter et de revenir à l’Église. En fin de compte il s’exécuta et sa rétractation fut signée et reçue par son ami, Guillaume Joseph Chaminade.

Entretemps, elle-même devint le berger et le pasteur de la communauté des fidèles catholiques. Elle rassemblait le peuple pour la réunion du dimanche, faisait le catéchisme, et préparait les individus à la réception des sacrements, depuis le baptême jusqu’à l’extrême onction. Comme les enfants témoignèrent plus tard, elle entendait aussi les « confessions » des adultes. De fait, elle les écoutait, mais elle donnait seulement des conseils, non l’absolution. Elle profitait elle-même de la présence d’un prêtre clandestin fidèle déguisé, chaque fois que possible, pour se confesser et lui faire célébrer l’eucharistie dans un étroit réduit caché dans la maison du berger. Quand, pendant plusieurs mois, elle ne pouvait trouver de prêtre, elle faisait elle-même sa « confession » devant une image de Saint Vincent de Paul, sachant que Dieu dans sa bonté, pardonnait ses péchés, quand elle les regrettait sincèrement.
De même, à partir du Pian, elle continuait son action dans l’Église clandestine de Bordeaux. Voyageant vêtue d’une lourde robe, les chevaux coiffés à la mode des femmes du peuple, elle apportait des produits frais de la ferme à la ville. Là, elle circulait, apportant le réconfort aux malades et aux mourants, enseignant le catéchisme aux petits enfants et aux adultes, aidant le clergé à garder le contact et visitant les prisons. C’est dans ce dernier ministère qu’elle put avoir une ultime rencontre avec son directeur spirituel, le père Simon Panetier, la nuit avant son exécution. C’est lui qui l’avait encouragé « à servir Dieu comme un homme » – un grand compliment à cette époque.
Durant cette période, 1795-1796, Marie Thérèse rencontra G. Joseph Chaminade ; un prêtre de Mussidan, qui était venu à Bordeaux pour exercer son ministère. Ayant perdu Panetier par la guillotine, elle demanda à Chaminade de devenir son directeur spirituel. Elle sera sa plus proche collaboratrice durant les 40 ans qui vont suivre, jusqu’à sa mort en 1836. Ils se rencontraient de temps en temps, quand les circonstances le permettaient ; le reste du temps, ils restèrent en contact par correspondance. Durant l’exil de Chaminade en Espagne, (1797-1800) ils continuèrent à correspondre, bien qu’avec prudence, parce que le courrier français était souvent intercepté par le gouvernement. Sous sa direction, elle continua à faire des progrès spirituels, elle s’offrit même comme « victime » à Dieu pour que finissent les horreurs de la Révolution.
Avec l’arrivée au pouvoir de Napoléon en 1800 et la fin de la Révolution, sa vie trouva un changement dramatique. Elle espérait la paix comme un temps pour se retirer complètement dans la tranquillité du Pian, loin des affaires et du bruit de la ville. Elle projetait de donner toute son énergie à l’éducation des jeunes enfants de sa famille, ses neveux et nièces. Son père était décédé en 1795 : ses deux sœurs, Marguerite Félicité et Catherine Anne avaient cinq enfants dont elles devaient s’occuper ; l’ainé avait seulement neuf ans.

III – L’impensable devient possible

Juste au moment où elle se préparait à une vie rurale paisible, elle fut approchée par une amie qu’elle avait rencontrée avant la tourmente révolutionnaire, Jeanne Germaine de PICHON. Déjà avant la Révolution, celle-ci avait consacré son temps, son argent, son énergie et aussi sa maison à l’œuvre de la réhabilitation des prostituées qui désiraient abandonner leur ancienne manière de vivre. Maintenant, elle reprenait à nouveau cette œuvre. Le besoin était encore plus grand qu’autrefois, avant les troubles de la Révolution ; par l’expulsion des moniales de leurs couvents, et par la mort de nombreux époux, pères et fils dans la guerre, bien des femmes, jeunes et âgées, avaient été jetées dans la rue et devaient se débrouiller.

Quand Jeanne de Pichon approcha Marie Thérèse et lui demanda de prendre la responsabilité de l’œuvre, elle rejeta carrément cette proposition. Étant donné sa stricte éducation, cela était compréhensible. Elle ne se voyait pas travailler – et encore moins vivre – avec des prostituées, même repenties. Par ailleurs, elle aimait sa famille, et les paroissiens du Pian avaient besoin d’abord de son aide ; sa famille protestait à l’idée de son retour à Bordeaux. De plus, Chaminade, au début, n’était pas favorable à cette idée, parce qu’il comptait sur elle pour ses propres projets apostoliques. Après une réflexion supplémentaire, cependant, il laissa la décision à Marie Thérèse.
Lors d’une froide journée d’hiver, en décembre 1800, elle accepta de visiter la maison où Jeanne de Pichon avait rassemblé un petit groupe de pénitentes. Cette visite toucha Marie Thérèse de façon étonnante. Étant là-bas, elle ressentit un profond sentiment de paix et de joie, auquel elle n’était pas habituée. Contrairement à son attente, elle n’éprouva aucune répugnance en la présence de ces femmes, mais plutôt du bonheur et du réconfort. Dès qu’elle fut sortie, les anciens sentiments négatifs revinrent.

Quant aux femmes, elles comprirent qu’elle était la personne qui pouvait bien les conduire et les aider dans leur projet de conversion. A la fin du mois, elle tomba malade et dut garder le lit avec de la fièvre. Durant la nuit de la Nouvelle année, elle vit en rêve les prostituées qui tombaient comme des étoiles filantes en enfer. Dans leur chute, elles criaient vers elle, lui reprochant de ne pas les avoir aidées, quand il était encore temps. Profondément touchée, tôt le matin, elle se mit en route pour Bordeaux, prenant – qui l’eut cru ? – sa chemise de nuit et son sac. Elle se rendit d’abord chez Chaminade et ensuite chez Jeanne de Pichon ; elle leur demanda de l’accompagner à la maison Laplante, où vivaient quelque quinze femmes

Elle rencontra les femmes et fit le tour de la maison. Quand le jour toucha à sa fin et que la visite était achevée, elle dit au-revoir à ses deux compagnons, disant simplement : « Je reste ici! » Elle resta. C’était le 2 janvier 1801. Marie Thérèse passa la deuxième moitié de sa longue vie aidant des centaines de femmes à devenir vertueuses, dévouées, bonnes chrétiennes. Elle était la « Bonne Mère » ; elles étaient les pénitentes, les filles, ses filles, ses enfants bien-aimées, sa seconde famille. L’œuvre prit le nom de « Maison de la Miséricorde » derrière une petite statue que Jeanne Cordes, une précédente collaboratrice et ancienne religieuse, avait sauvée, au temps de l’expulsion de leur couvent, durant la révolution.

Pour Marie-Thérèse, la tâche ne fut pas facile. Les résidentes dans leur nouveau home, venaient de toutes les couches sociales, – un groupe mélangé de femmes âgées, avec l’expérience de la rue, et de jeunes enfants innocents. Des chamailleries, des accusations mutuelles un langage grossier, la violence physique, marquaient plus d’une de leurs journées. Le logement était trop bondée, mal organisée, et très, très pauvre. Avec l’aide de Chaminade, elle établit une règle pour la maison, réglant chaque moment de la journée, depuis le lever jusqu’au coucher, de six heures du matin, jusqu’à six heures du soir. Les responsables et les résidentes vivaient ensemble, dormaient dans des dortoirs communs, mangeaient à la même table et exécutaient des travaux à domicile, selon l’usage de cette époque. Elles passaient une bonne partie de leur journée en prière à la chapelle. La journée était partagée en périodes de travail, repas, récréation commune. Elle avait tellement bien établi et exécuté ce programme, qu’au cours des années, on dut y apporter seulement quelques changements de détail.

IV – Animatrice de la Famille de Marie

La Miséricorde se trouvait à une courte distance qu’on pouvait couvrir à pied, de l’oratoire de Chaminade. L’amitié et la collaboration entre Chaminade et Marie Thérèse continuèrent comme le montrent de toute évidence les rares lettres et documents qui furent échangés entre eux. Mais l’histoire est silencieuse sur bien des détails. Leurs parcours se croisèrent souvent, comme les mèches d’une tresse. En 1801, Marie Thérèse est le premier nom sur la liste de la nouvelle section féminine de la Congrégation. Elle fut nommée responsable avec le titre de Mère. Désormais, elle aidera Chaminade à réaliser son projet tout en dirigeant la Miséricorde. Quelques années plus tard, elle forma le groupe de Dames de la retraite en section de la Congrégation pour assister les femmes plus jeunes du groupe et leur servir de conseillères et leur donner de bons exemples. Elles se rencontraient une fois par mois. Selon le premier biographe du Père Chaminade, le père Joseph Simler, SM, le noyau des Dames de la retraite semble avoir été le Comité de soutien de la Miséricorde. Des collaboratrices pour l’œuvre de la Miséricorde sortirent des rangs de la Congrégation. Celle-ci devint aussi le milieu spirituel pour plusieurs directrices de la Miséricorde et bon nombre des anciennes pensionnaires, en retour, rejoignirent la Congrégation.

Marie Thérèse et Chaminade se donnaient souvent mutuellement des conseils ; il continuait à être son directeur spirituel et le directeur ecclésiastique et le confesseur de la Miséricorde. Elle connaissait les premiers membres de la Société de Marie naissante. Quand Chaminade réclamait plus d‘espace, elle lui donna plusieurs fois des conseils en matière financière et le représenta dans des transactions. Une fois, elle intervint comme médiatrice dans un conflit entre Jean Baptiste Estebenet, un congréganiste, et la nouvelle Société. Chaminade la sollicita également pour aménager les locaux d’habitation du Séminaire de la Société de Marie qu’on venait d’établir.
Ils se soutinrent l’un l’autre dans la confiance dans la Providence, dans les grandes décisions et les fréquentes crises qui souvent accompagnent les nouvelles fondations.

Quand les affaires appelaient Marie-Thérèse à Paris, elle emportait avec elles les salutations du Père Chaminade pour le pape qui à cette époque était prisonnier non loin de la ville. Chaminade avait arrangé un logement pour elle dans la maison de Jean-Baptiste La Sausse, un prêtre sulpicien, qui l’avait aidé à développer une bibliothèque de prêt pour promouvoir la lecture de bons livres parmi les congréganistes. Le lendemain, de son arrivée, le Père La Sausse voyageait pour Bordeaux pour visiter Chaminade et la Miséricorde. La participation la plus spectaculaire de Marie-Thérèse dans les premières fondations eut lieu en 1816, quand le père Chaminade lui demanda d’aller à Agen pour aider Adèle de Batz de Trenquelléon dans la fondation de la première communauté des filles de Marie. N’ayant pas pu se libérer pour se rendre à Agen, le siège de la première communauté des sœurs, Chaminade écrivit à Adèle : « Cette femme est expérimentée, pleine de tact, ingénieuse, fiable. Je pense qu’elle est capable de résoudre toutes les questions préliminaires, en sorte que quand j’arriverai, je pourrai me concentrer à vous aider à saisir l’esprit de votre état ».

Comme compagne de voyage, Marie Thérèse eut une des directrices de la Miséricorde qui nota les souvenirs de cette visite. Pendant un temps, il fut question de savoir qui serait la Supérieure de l’Institut. Cependant, durant les six semaines de son séjour à Agen, Marie Thérèse reconnut la maturité, la compétence et la vertu d’Adèle. Elle communiqua ses vues à Chaminade et Adèle fut nommée supérieure.

V – La Directrice de la Miséricorde

Quand le nombre des pénitentes augmenta, la Miséricorde dut chercher un logement plus spacieux. Grâce à l’intervention de Hugues Maret, Ministre d’État de Napoléon, en 1808, l’empereur attribua à la Miséricorde un spacieux domaine, confisqué par la Révolution aux sœurs de l’ordre de la Visitation. Un grand travail était nécessaire pour préparer la propriété à ce nouvel usage. Et le travail continua progressivement durant les deux décennies suivantes. En fin de compte, même la chapelle qui avait servi de dépôt de salpêtre, durant la Révolution, fut nettoyée et restaurée pour le culte. Cette implantation enracinait l’œuvre au cœur de Bordeaux, tout près de l’œuvre propre de Chaminade, implantée à la Chapelle de La Madeleine. La Miséricorde resta à cet emplacement jusqu’en 1970, finalement sous une direction laïque.
Vivant une foi profondément enracinée, Marie Thérèse prit comme devise personnelle cette phrase qui devint le devise de la Miséricorde :

Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné en plus.

Elle trouvait en Dieu, en Jésus, en Marie son soutien, sa consolation et la source d’une énergie renouvelée. Quelque fut son dénuement et celui de sa famille, aucune affaire ne put la détourner de vivre selon sa devise.
Surtout au début, elle sortait tous les jours pour trouver du travail pour les femmes. – blanchisserie, couture, reprisage des chaussettes, réparation des uniformes militaires- tout ce qu’elle pouvait trouver, et qui ne privait pas d’autres femmes pauvres de leur chance de gagner quelques centimes. Souvent elle recevait des insultes ; elle était mise à la porte, maudite ou même prise pour une prostituée. A travers tout cela, elle restait calme, cherchant seulement ce qui était meilleur pour ses filles. Elle créa des ateliers ou les filles pouvaient apprendre différents métiers manuels.

De plus, dans les premières années, un comité de prêtres sous la conduite de Chaminade, se mit à rassembler des fonds. L’intention de Marie Thérèse était de rendre la Miséricorde autosuffisante financièrement. Cependant, malgré les efforts, et d’appréciables succès, la Miséricorde continua à avoir besoin d’aides extérieures.
Bien que l’achat, le traitement et la vente du tabac du nouveau monde fût un monopole du gouvernement, certains travaux pouvaient être sous-traités à des entreprises privées. Marie Thérèse organisa des ateliers pour la fabrication de cigares et apprit aux femmes à faire du commerce. Peu de temps après, en accord avec l’agent du gouvernement, les meilleurs cigares de Bordeaux étaient fabriqués par la Miséricorde. Il semblait que Marie Thérèse avait trouvé un moyen pour assurer des revenus permanents. Mais malheureusement, le gouvernement changea ses membres et ses opinions et souvent des contrats furent arbitrairement élargis, annulés ou modifiés. Durant ce temps d’épreuves, Marie Thérèse ne se plaignait pas ; elle travailla simplement plus dur pour obtenir les ressources qu’elle recherchait.
A cette époque, la population de la Miséricorde approchait de la centaine. Marie Thérèse avait mis en place une organisation puissante et efficace. Elle restait la principale et en un sens, la seule autorité dans la communauté. Au début, le «  staff » était composé d’une ou deux collaboratrices  et deux de ses propres nièces, Laure et Danièle Labordère. Elles vivaient une vie commune avec les femmes, partageant leur travail leur repas, leurs prières et leurs récréations.

La Miséricorde était essentiellement une œuvre laïque, un groupe de femmes laïques, qui s’étaient librement engagées à aider d’autres femmes à refaire leur vie et à devenir les chrétiennes qu’elles souhaitaient être. Marie Thérèse indiqua clairement qu’elle n’avait pas l’intention de fonder un ordre religieux. Elle se considérait uniquement responsable devant l’évêque et devant le père Chaminade, son représentant officiellement désigné. Elle était soumise aux autorités civiles, mais elle ne pouvait pas tolérer que celles-ci se mêlent des affaires internes de la maison.

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