Adèle et l’éducation

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Adèle et l’éducation chez les Filles de Marie

Pour commencer, je voudrais dire que je ne suis pas spécialiste de la pédagogie. J’ai enseigné quelques années et ai beaucoup aimé. Ce que je voudrais c’est tout simplement partager avec vous le souci de l’éducation qui a animé notre Fondatrice et celles qui l’ont suivie et en particulier sa cousine : Elisabeth de Castéras, Mère Marie Joseph.

Adèle

Elle est originaire du Lot et Garonne, Elle naît à peine plus d’un mois avant la Révolution française, le 10 juin 1789. C’est une aristocrate. Son père sert dans les Gardes françaises. Fidèle au Roi, il devra s’exiler en Angleterre. Adèle aussi va devoir connaître l’exil avec sa maman et son jeune frère Charles en septembre 1797.

C’est l’Espagne puis le Portugal qui les accueillent. Le papa les rejoint à Bragance et une petite sœur va naître : Désirée. C’est une rude expérience pour une préadolescente, mais elle en sortira mûrie. C’est aussi une expérience qui l’ouvrira aux autres et qui enracine en elle la prière confiante et l’amour du Christ.

Avant de rentrer en France, elle fait sa première communion à Saint Sébastien le jour de l’Epiphanie 1801. Elle a 11 ans et demi : c’est un temps fort qui marquera sa vie. Au moment de rentrer en France, à la fin de cette même année, elle fait part à ses parents de son désir de rester en Espagne pour entrer au Carmel. (celui-ci ayant été supprimé par la Révolution comme toutes les Congrégations religieuses). Elle est trop jeune !

Le chemin de retour en France va rester gravé profondément en elle : désolation des villages, églises transformées en granges, en écuries, statues décapitées, misère des gens…

En 1803, elle reçoit le sacrement de la confirmation. Elle a 14 ans, l’âge où dans nos collèges, nous proposons à des jeunes ce sacrement. Cherchons comment ouvrir ces jeunes au don de l’Esprit Saint qui leur est fait à ce moment-là. Ce peut être un moment décisif dans leur existence.
Confirmée, Adèle brûle de partager la foi qui l’anime. C’est avec Jeanne DICHE, confirmée en même temps qu’elle, qu’elle commence ce partage, partage dont s’émerveille M. Ducourneau, précepteur de Charles (il a dû arrêter le séminaire du fait de la Révolution). M. Ducourneau leur propose de constituer une association de prière et de soutien pour vivre leur foi, leur amour du Christ, leur désir missionnaire.

L’association, baptisée « Petite Société » se constitue durant l’été 1804. Vite le nombre des membres va croître…

Fin 1808, par correspondance, et grâce à Monsieur Hyacinthe Lafon, membre de la Congrégation, elle découvre ce que fait le Père Chaminade à Bordeuax. Les objectifs des deux groupes se rejoignent et c’est avec joie qu’elle agrège sa « Petite Société », qui compte
alors plus de 60 membres, à la Congrégation de Bordeaux. Elle y approfondit notamment son amour pour Marie par la consécration, consécration dont elle mesure toute la portée. Elle y développe aussi son ardeur missionnaire et invite ses compagnes à faire de même.

C’est ainsi qu’elles sont missionnaires dans leur milieu, auprès de leur famille, de leurs amies…elles font le catéchisme, enseignent là où elles se trouvent, travaillent pour prendre en charge les études d’un jeune garçon qui aspire au sacerdoce, visitent les malades, des prisonniers…

Adèle ouvre même une petite école au château de ses parents. Elle encourage Charlotte de Lachapelle, membre de la « Petite Société » qui vit à Condom, et qui elle aussi réunit des enfants pour leur faire la classe, le catéchisme. Elles se soutiennent mutuellement.

Mais pourquoi ces petites écoles avec quelques enfants seulement ?

Revenons un peu en arrière.
A l’époque d’Adèle, à la suite de la désorganisation des internats et des petites écoles des campagnes, entraînée par la suppression des congrégations enseignantes en 1792, les enfants des campagnes ne bénéficient d’aucune éducation.

Adèle, elle-même, n’a pas bénéficié d’une éducation dans un pensionnat religieux comme l’aurait demandé son état. Elle a été élevée par sa mère, ses quatre tantes religieuses dominicaines qui durent quitter leur monastère en 1792 et trouver refuge au château où elles furent accueillies à bras ouverts.

Une fois de retour de l’exil, c’est une de ses tantes qui est chargée plus particulièrement de son éducation comme de celle de son jeune frère Charles en attendant que la famille trouve pour lui un précepteur. Lorsque M. Ducourneau, que la Révolution avait empêché de poursuivre le séminaire, eut gagné la confiance de la famille, il fut chargé de Charles et d’Adèle.

Adèle se met volontiers à l’école de M. Ducourneau, elle reprend les connaissances sommaires qu’elle a acquises. Elle réalise rapidement des progrès sensibles mais ces études ne la passionnent pas. Elle préfère les études qui lui permettent d’approfondir ses connaissances religieuses, sa vie spirituelle et ses lectures vont toujours dans cette direction.

Et très vite, elle éprouve le désir de faire profiter les enfants des hameaux environnants des connaissances qu’elle a eu la chance d’acquérir. Et c’est ainsi qu’elle ouvre « sa petite école » au château.

Le souci de l’éducation humaine et chrétienne des enfants des campagnes l’habite et elle est prête à tout sacrifier à cette tâche. Lorsqu’elle entend arriver ses petits écoliers, elle lâche tout. Or, ils viennent un peu à n’importe quelle heure : bien souvent ils travaillent à la ferme ou dans les pâturages et ne savent guère ce qu’est l’heure !

On peut lire, par exemple, dans une lettre du 23 février 1813 :
« J’ai ma petite école qui m’attend, il faut que je vous quitte. » 176.5

« Un cher projet », la fondation d’un Institut religieux

Au fil des années, pour mieux s’adonner aux tâches de l’évangélisation, avec quelques compagnes, elle envisage, dès juin 1814, un « cher projet », à savoir la fondation d’un Institut religieux. Le Père Chaminade est sollicité pour écrire une Règle de Vie.

Et le 25 mai 1816, la ville d’Agen voit naître un nouvel Ordre : l’Institut des Filles de Marie.

L’année suivante, comme elle l’écrit à Charlotte de Lachapelle : « une communauté de religieux de notre Ordre, on les appelle ‘la Société de Marie’ » 327.4 va se constituer à Bordeaux.

L’Institut des Filles de Marie, fondé, que vont faire les Sœurs ?

Elles vont se consacrer
♣ à l’accompagnement des groupes de la Congrégation (adolescentes ; jeunes filles ; mères de famille), c’est l’œuvre chère au cœur d’Adèle puisque « ce sont les prémices de sa maternité »,
♣ à l’éducation à travers des classes gratuites pour les petites filles d’Agen puis de Tonneins. Un peu plus tard s’ouvre un pensionnat à Condom et un autre à Arbois dans le Jura,
♣ à l’éducation professionnelle des jeunes filles grâce à des ateliers de coupe, couture, broderie, confection…
♣ Le souci de la formation s’étend même à de pauvres femmes de 40 à 50 ans qui viennent de la campagne pour vendre leurs produits au marché. Elles ignorent tout de la foi. La Sœur qui les reçoit, s’intéresse à elles et pour mieux les accompagner elle leur parle en patois, leur donne une petite aide bienvenue et en prépare certaines à la première communion.

Revenons à Adèle. Elle possède de vrais talents de pédagogue.

I. Dans sa façon d’animer la Congrégation

C’est en particulier dans sa façon d’animer la Congrégation (les Fraternités d’aujourd’hui) que l’on s’en rend compte. Les lettres qu’elle adresse à Mère Emilie de Rodat, Fondatrice de la Sainte Famille de Villefranche, sont particulièrement éclairantes. A sa correspondante qui partage une mission semblable à la sienne (toutes deux vont même pendant un temps penser à unir leurs deux instituts), en effet, elle communique ce qu’elle cherche à vivre et à faire vivre à ses Sœurs. Elle lui parle avec enthousiasme de la Congrégation, lui explique comment l’organiser à Villeneuve, comment former les personnes. Elle lui montre tout le bien qui naît de la Congrégation.

Ainsi lorsqu’elle parle des réunions de la Congrégation elle explique comment se donne l’enseignement : « Une sœur fait des questions, une autre lui répond. Cela instruit mieux et est plus amusant. » 346.9

Avoir de bons chefs

Elle insiste sur la nécessité d’avoir de bons Chefs , c’est-à-dire des personnes responsables d’un groupe de la Congrégation, qui vivent dans la société et sur lesquelles les Sœurs peuvent compter. « Tous les mois, nous tenons un conseil avec ces chefs extérieurs où on nous porte les plaintes, s’il y en a, contre les jeunes personnes et on avise aux moyens d’y porter remède. On n’inscrit qu’après l’avis du Conseil. » 346.5

Les Sœurs peuvent ainsi compter sur ces chefs, capables d ’assumer leurs responsabilités. Cela forme les personnes et en même temps libère les Sœurs pour d’autres activités. « les chefs extérieurs s’ils sont bons, évitent beaucoup de peine aux religieuses. » 346.6

Les choses se font progressivement

Adèle a conscience que les choses se font progressivement : « Pour ce qui est de l’union entre elles : elle s’obtient peu à peu à force d’y exhorter, d’en faire voir la nécessité. Nous voyons ces jeunes personnes souvent. « Elles viennent confier leurs petites peines, nous sommes leurs mères. Nous leur témoignons beaucoup d’amitié. »346.6

Plusieurs aspects peuvent être mis en lumière dans cette dernière citation :

La croissance, le développement de la personne est toujours affaire de temps. On ne peut pas forcer les choses. Dans le même sens, à propos de la formation de ses Sœurs elle écrit : « Faisons avancer nos Sœurs suivant leur degré de grâce, car il est aussi dangereux de prévenir la grâce que de ne pas la seconder. Toutes ne seront pas appelées au même degré de perfection. » 421.6
Il faut comprendre  la valeur de ce que l’on veut développer . Il est important d’expliquer, d’aider à comprendre la valeur des relations, tout ce qui peut favoriser comme elle dit l’union, la communion, la compréhension mutuelle, le respect des différences, le pardon, la réconciliation…
Et puis cela se fait dans un *climat de confiance qui permet à la personne de s’ouvrir, de dire ce qui l’habite, la préoccupe.
C’est un climat d’affection maternelle . Adèle, dès avant sa rencontre avec le P. Chaminade, nourrit un grand amour pour Marie. Elle cherche à vivre des attitudes de Marie en particulier ses attitudes maternelles.

II. Dans son souci des classes

Adèle suit de près ce qui se fait dans les classes. Elle a le souci de l’ouverture. Les Sœurs n’ont pas beaucoup de moyens. Qu’importe, une des jeunes Sœurs connaît l’italien et la musique (elle joue de l’orgue) et elle va enseigner ces matières.

A partir de 1824, ses lettres nous apprennent qu’elle fait adopter par les Sœurs qui enseignent la Méthode que le P. Chaminade a mise au point pour les Frères enseignants. La méthode traditionnelle est ainsi doublée par la méthode mutuelle : les élèves s’aidant mutuellement. Les plus âgés aidant les plus jeunes… Il est particulièrement intéressant, vous en avez certainement fait l’expérience, de voir comment des élèves qui ont compris savent trouver les mots pour aider ceux qui ont du mal à comprendre.

Souvent elle recommande la confiance. Comme elle l’écrit : « il faut gagner le cœur » car alors tout est gagné, les jeunes n’ont plus peur de dire ce qui les habite, leurs préoccupations, leurs difficultés. Elle en fait le constat, les jeunes mises en confiance se mettent à donner le meilleur d’elles-mêmes ».

Une importance à la formation des novices

Et c’est dans ce but qu’elle va attacher une grande importance à la formation des novices, c’est-à-dire des jeunes filles qui se préparent à la vie religieuse. Elle veut les voir bien formées tant sur le plan de l’instruction, de la couture, de la broderie que sur celui de la foi car les enfants qui leur seront confiés doivent être bien formés sur tous les plans. Cette solide formation lui tient tellement à cœur, qu’elle déplorera qu’à Agen, on vienne demander des novices pour remplacer des maîtresses malades. On empêche ainsi ces novices de bien profiter de leur temps de formation.

On retrouve là l’ardeur apostolique qui l’a habitée depuis son adolescence. Pour elle, l’enseignement a sa raison d’être s’il aboutit à former des personnes capables de vivre des valeurs de l’Evangile.

Déjà lorsqu’elle était en famille, au château, elle ne se contentait pas de faire goûter aux enfants qui venaient, les joies de la lecture, de l’écriture et du calcul, elle leur faisait découvrir Jésus Christ et sa Mère, la Vierge Marie. Elle est en effet intimement convaincue que Lui seul, Jésus, apporte son plein épanouissement à celui, celle qui le reconnaît et l’accueille comme son unique Sauveur.

Toute sa vie, elle s’intéresse de près, ses lettres en témoignent, à ce que font ses sœurs, elle les encourage, les soutient, les anime et cela jusqu’au dernier moment.

L’attention aux besoins des autres

On pourrait dire que ce qui la caractérise c’est l’attention aux besoins , elle y répond au château, quand elle sait qu’à Agen, les petites filles de familles pauvres ne sont pas scolarisées, elle demande à ouvrir des classes gratuites pour ces enfants.
Elle fait preuve de créativité en utilisant tous les talents confiés à ses sœurs pour les mettre au service de l’éducation.
Elle fait pleinement confiance à ses sœurs et elle les invite à faire confiance. N’est-ce pas là le meilleur moyen pour donner de l’assurance à un jeune, l’aider à développer ses qualités ?

Elle encourage ses amies puis ses sœurs à mettre en œuvre les talents reçus. Elle suscite les bonnes volontés, sait compter sur les personnes. Ses lettres nous révèlent comment, bien avant la fondation des Filles de Marie, elle sait mobiliser ses amies pour venir en aide à des personnes malades, démunies. Elle-même travaille de ses mains pour gagner de quoi subvenir aux besoins des pauvres. Elle continuera dans ce sens après la fondation.

Et toujours son désir sera de faire connaître, aimer et servir Jésus Christ et sa très sainte Mère.

Elle n’a aucun mal à faire sien l’objectif que s’était fixé le P. Chaminade et qu’il exprimera nettement dans une lettre de 1834 : « l’enseignement n’est qu’un moyen dont nous usons pour remplir notre mission, c’est-à-dire pour introduire partout l’esprit de foi et de religion et multiplier les chrétiens. » Lettres III p. 378

Nous avons, à l’origine de nos deux Instituts, deux grands pédagogues. Certes, ils n’ont pas écrit de traité de pédagogie mais leur façon de faire, leurs intuitions (en particulier celles du P. Chaminade avec la fondation des écoles normales pour la formation des instituteurs) sont porteuses de pistes à exploiter par les éducateurs d’aujourd’hui.

Je voudrais, avec vous, découvrir de quelle façon ce qu’Adèle a cherché à faire vivre à ses Sœurs, s’est approfondi chez Mère Marie Joseph de Casteras.

Mère Marie Joseph de Casteras

Françoise Elisabeth de Casteras est la troisième supérieure générale de l’Institut. Mais c’est aussi la cousine germaine d’Adèle qui est son aînée de 9 ans. Françoise Elisabeth perd sa Maman à l’âge de 7 ans, et avec sa petite sœur Clara, elles sont élevées au château de Trenquelléon. Françoise Elisabeth a beaucoup appris de sa cousine. Elle l’a regardée vivre, elle a pris part à ses activités autant que son âge le lui permettait.
Françoise Elisabeth entre chez les Filles de Marie (Soeurs Marianistes) en 1821 et prend le nom de Marie Joseph.
Du vivant d’Adèle, elle part fonder une communauté dans le lointain Jura (il leur a fallu trois semaines de voyage pour aller de Bordeaux à Arbois. Là, la communauté va ouvrir une école où Marie Joseph va mettre en œuvre ses talents de pédagogue. (je vous renvoie à la biographie que S. Marie Luce Baillet a écrite et dont je tire ce que je vais vous partager maintenant).

Je crois que nous trouvons chez cette femme remarquable des façons de faire qui peuvent nous éclairer tous dans notre mission d’éducateurs que nous soyons parents, enseignants, animateurs en pastorale…

Mère Marie Joseph de Casteras, éducatrice

Elle s’inspire volontiers des écrits de Fénelon, de François de Sales et de Françoise de Chantal. Trois maîtres en éducation en leur temps. Pour faire comprendre ou suggérer les attitudes que requiert l’éducation, elle aime recourir à de petites paraboles pleines de charme : la semence qui devient plante à fleurs et à fruits, le couteau spirituel qui élague ce qui ne convient pas, la mère abeille attentive à ses enfants, l’enfant dans les bras de sa mère ou encore l’armée avec ses officiers prononçant des harangues militaires lors de moments de crise.

L’éducation est avant tout un acte de confiance réciproque : confiance de l’enfant à l’égard des parents et vice-versa, confiance de l’enfant à l’égard des éducateurs et vice versa.

Mère Marie Joseph, dans la situation où elle se trouvait d’un monde anticlérical, était consciente de la nécessité de travailler à la formation solide et ferme des maîtresses. D’où une pédagogie de l’être et une formation à la responsabilité, qui apparaissent totalement modernes et actuelles.

Dans la manière d’éduquer, elle prône le respect de la personne, qui induit la confiance chez la jeune.

Même dans des situations difficiles, il ne faut jamais humilier publiquement, ni jamais réprimander d’une manière blessante. A la manière de Marie, il convient d’avoir une attitude vraiment maternelle, éloignée tout à la fois de la rigueur et de la mollesse, ce qui ne supprime pas la réprimande en particulier.
« Il faut éviter soigneusement en parlant aux enfants toutes manières et toutes paroles rudes, tout ce qui pourrait faire croire qu’elles ennuient, elles doivent être convaincues qu’on les aime»
« Les reproches aigrissent ; soyez-en donc très sobre; mais une remontrance douce, maternelle va au cœur. »

Les jeunes nous sont confiés par Marie

Elle nous rappelle, à nous marianistes, que tous les jeunes, que nous accueillons, nous sont confiés par la Vierge Marie la Mère de Dieu, pour en faire des fils à l’image du Fils.
« Une maîtresse de classe doit tendrement aimer toutes ses élèves, les envisager comme un précieux dépôt confié par Marie et les présenter souvent à Dieu dans ses prières. »

Sa pédagogie tant à l’égard des religieuses qu’à l’égard des élèves est une invitation à la valorisation de la personne.

Antoine de la Garanderie a beaucoup développé cette pédagogie de la valorisation de la personne. Il invite à voir et à s’ingénier à découvrir le positif pour le faire croître. Il s’agit d’élargir l’esprit et le cœur pour les diriger vers les valeurs supérieures.

« Les enfants, en général, ont besoin d’encouragement ; il faut remarquer leurs efforts et leur en tenir compte aux notes ».

« Je suis bien aise que vous ayez fait l’essai de petites admonitrices ; (comme nous avons en Afrique dans les foyers, des élèves qui, à tour de rôle, assument une responsabilité à l’égard de leurs compagnes pour qu’elles étudient, ne perdent pas leur temps…) mais indépendamment de ces enfants de confiance que vous employez
ainsi, vous ne feriez pas mal d’exciter l’émulation des autres, de leur donner de petites missions, ne fût-ce que pour quelques jours, à celles qui se distingueront par leur application. Ce point de vue d’émulation fera progresser les élèves et soulagera les maîtresses. »

Comme pour la formation, l’Éducation doit être progressive.

L’éducation est un travail qui dure toute la vie. L’identité adulte se forge au fil des années à travers l’expérience, la relecture des événements, les rencontres, le travail personnel…

« Mère X est beaucoup trop rigoureuse dans ses appréciations, ce qui annonce chez elle un défaut de connaissance du cœur humain; car il en est de l’âme comme du corps, le développement n’arrive que lentement »

Le travail qui consiste à connaître chaque élève en vue de sa croissance humaine exige discernement, jugement solide, constance infatigable et esprit observateur car les caractères sont divers et tous ont besoin d’un traitement particulier. Ce qui doit s’accompagner d’une grande discrétion, de tact et de délicatesse :

« Chaque maîtresse doit étudier le caractère de ses élèves comme un médecin étudie le tempérament de ses malades, faire part de ses remarques à la directrice et de concert avec elle, travailler à extirper ce qui peut faire obstacle à la grâce ou à fortifier les heureuses dispositions qu’elle y remarque. »

Il s’agit d’aider l’élève à découvrir les raisons de ses manières d’agir de façon à ce que l’élève progresse librement et non sous la pression d’un ordre ou d’une réflexion désobligeante. Elle invite ses enseignants à créer un climat susceptible de permettre peu à peu cette découverte en étant « plus l’amie que la maîtresse ».

Aujourd’hui, avec le progrès et l’avancement des Sciences humaines nous parlerions plus facilement d’une éducation à la connaissance de soi. C’est en effet, la condition pour entrer en harmonie avec soi même, avec Dieu et avec les autres et accomplir ce que le Seigneur attend de chacun de nous
« Pour venir à bout de former le caractère, il faut employer la raison et habituer l’enfant à réfléchir. Cette méthode de faire raisonner les enfants sera également bonne pour tout. Il est important de les rendre un peu philosophes, c’est-à-dire ‘logicienne’ en cela de bonne heure… Faisons-leur entendre le langage de la raison… »

L’Education de la foi lu i apparaît comme un défi

L’enseignement du catéchisme dans cette France déchristianisée lui apparaît la fonction essentielle de l’école. D’ailleurs elle s’y adonne dans les classes de l’externat. Elle a une prédilection pour les classes gratuites car les pauvres sont les préférés du Seigneur. Devenue Supérieure générale ce sont ces classes qu’elle visitera en premier par prédilection.

Pour faire fructifier les semences jetées de bonne heure dans le cœur des enfants, il faut les conserver et les nourrir, d’où la création de congrégations pour les volontaires : Congrégation des Enfants de Marie pour les plus grandes, puis celle de l’Enfant Jésus pour les moyennes et enfin celle de la Sainte enfance de Marie pour les plus jeunes. Par ces jeunes, elle entend faire grand bien aux familles. Chacune des enfants peut ainsi instruire ses parents, établir l’usage de la prière en commun et aussi celui d’une petite lecture. Nous parlerions aujourd’hui des JFM, du MEJ, des scouts et guides…

Cette éducation de la foi va de pair pour elle avec celle de la raison :

« Les élèves de votre classe sont à un âge où il faut les conduire par l’insinuation de la religion et de la raison ; user le moins possible de l’autorité; elles sentent qu’elles ne sont plus des enfants et ne veulent pas être traitées en enfants. Il faut donc voiler l’autorité, agir avec elles plus en sœur, en amie qu’en maîtresse. »
Paul VI aurait dit : « notre monde a plus besoin de témoins que de maîtres. »

Cette éducation doit se manifester solide et forte…

Ce qu’elle vise par l’éducation qu’elle donne et plus tard par celle qu’elle encouragera ses sœurs à donner c’est que les jeunes filles soient de bonnes mères de famille et des chrétiennes convaincues. Il faut donc les former au travail et au travail bien fait :
« Donner à la jeunesse le goût du travail, c’est la prémunir contre l’oisiveté, funeste écueil pour la vertu. »
Nous voyons aujourd’hui combien cette affirmation est porteuse de sens.

Pleine de bon sens.

Le siècle dans lequel a vécu Mère Marie Joseph a été profondément marqué par le Jansénisme. Elle a su se tenir à l’écart de cette influence et au contraire, elle fait preuve d’un bon sens et d’une humanité tout à fait exceptionnelle.

« L’esprit de l’homme a besoin de détente; ainsi certains jours, certaines heures de récréation complète, sans pourtant abandon de cette sage réserve qui caractérise la vierge, font du bien à l’âme et au corps, lui permettent de reprendre ensuite la règle dans toute sa vigueur. Soyons donc coulantes à présent pour pouvoir être plus régulières après. Tous les petits adoucissements que réclament des personnes enseignantes il ne faut pas les négliger. »

L’acte pédagogique va avoir une influence sur la personne que nous avons à former

Il est clair que le cours magistral, l’apprentissage en groupe, la pédagogie de projet, la pédagogie active ou celle de la créativité ne forment pas la même personne. Or là encore Mère Marie Joseph de Castéras donne des conseils qui pour nous sont essentiels :

« Je voudrais que Sœur L. parlât moins en classe ; les élèves de l’École Normale veulent trop imiter leurs professeurs, les élèves au milieu de ce flux de paroles ne comprennent rien; il faut se borner à de courtes et claires explications: Il en résulte plus d’avancement pour les élèves et moins de fatigue pour les maîtresses. Celles-là avancent plus en faisant des devoirs où elles appliquent quelques principes reçus, qu’avec toutes ces longueurs d’explications qui les fatiguent et qu’elles n’écoutent pas. »

Pourquoi ces conseils sont-ils essentiels ? parce qu’en parlant peu mais en suscitant l’intérêt, les questions, la recherche, la réflexion des jeunes, l’enseignant leur donne la possibilité d’exercer leur compétence, leurs capacités, leur créativité, leur liberté, leur prise en charge. Il permet l’ouverture du cœur et l’élargissement de l’esprit.

« Veillez à ce que les maîtresses parlent peu dans leurs classes mais qu’elles fassent parler beaucoup les élèves; c’est même le moyen de faire avancer les enfants dans leurs études. »

Les méthodes pour Mère Marie Joseph sont secondes. L’essentiel est la personne de l’enseignant, son empreinte sur la classe.

« Les méthodes pour l’ordinaire, sont moins mauvaises que les appréciations de celles qui les appliquent ; avec du zèle et une sainte constance, les méthodes seulement médiocres deviennent excellentes. »

Reprenant l’idée chère au Père Chaminade, elle engage ses filles à profiter des apports nouveaux que la science et la pédagogie peuvent offrir, mais elle les invite avant tout à réfléchir et à ne pas innover pour le plaisir d’innover. Il importe de faire preuve de pondération, de discernement et d’ouverture au changement.

« Il ne faut pas se raidir systématiquement contre tout changement mais il ne faut innover qu’après de mûres réflexions »

Là encore on retrouve tout son équilibre : ni le refus systématique du changement, ni le changement pour le changement, mais le changement parce qu’il apparaît comme porteur d’amélioration.

L’unité de vues va favoriser beaucoup l’unification de la personne du jeune.

Elle insiste sur l’union au sein de l’équipe enseignante. Si chacune doit garder sa personnalité dans la manière de conduire une classe, il est clair pour Mère Marie Joseph que les orientations données doivent être suivies par toutes de manière à ce que les élèves ne se sentent pas tiraillées par des exigences contradictoires ou tout au moins différentes.

« De l’union entre les maîtresses dépend l’avancement des élèves dans la piété et dans les études »

Quant à l’ouverture de l’esprit et du cœur , elle désire fortement la voir en ses filles et elle développe souvent ce thème dans ses lettres. Elle dit et redit qu’avec des esprits larges tout ira bien mais avec des esprits resserrés, comprimés on ne peut rien faire.
« Plus je deviens vieille, plus je comprends la nécessité d’agir avec douceur, d’élargir les cœurs et les esprits, de laisser passer bien des choses et de ne pas vouloir tout reprendre. ».

Enfin on ne peut prêcher que d’exemple .

« Que ces chères enfants apprennent donc en vous voyant agir les unes envers les autres ce que c’est que d’aimer le prochain; douceur dans les rapports, attention à se prévenir dans ses besoins, à se céder en toute occasion. Croyez mes chères filles que l’on instruit mieux par les exemples que par les paroles. »

Dans cette attitude fondamentale le Christ demeure notre modèle :

« Le Divin Maître a commencé à faire avant de dire. Rien de plus propre à persuader que l’exemple. Les enfants que la Très Sainte Vierge nous a confiées apprendront en vous voyant agir, à être respectueuses, douces, bonnes, charitables, d’un caractère toujours égal, et par conséquent toujours simples… Gagnez le cœur de vos enfants par vos marques d’affection, il ne s’agit pas ici de cajoleries, mais de ces marques de bonté qui prouvent qu’on aime. »

Et pour terminer je citerai un passage du discours que le pape Benoît XVI a adressé à un groupe de religieux et religieuses engagés dans l’éducation catholique, du pape aux personnes engagées dans l’enseignement catholique dans la chapelle de St Mary’s University College de Twickenham, le 17.9.2010

Comme vous le savez, le travail d’un professeur ne consiste pas seulement à transmettre des informations ou à enseigner des compétences pour procurer un profit économique à la société ; l’éducation n’est pas et ne doit jamais être considérée selon une optique purement utilitaire. Il s’agit de former la personne humaine, en lui donnant le bagage nécessaire pour vivre pleinement sa vie – en bref -, il s’agit de transmettre la sagesse. Et la vraie sagesse est inséparable de la connaissance du Créateur, car « nous sommes en effet dans sa main, et nous et nos paroles, et toute intelligence et tout savoir pratique » (Sg 7, 16). (…)

Comme les rôles respectifs de l’Église et de l’État dans le domaine de l’éducation continuent d’évoluer, n’oubliez jamais que les religieux ont une contribution unique à donner à cet apostolat, par-dessus tout à cause de leurs vies consacrées à Dieu et du témoignage de fidélité et d’amour qu’ils rendent au Christ, le Maître suprême.

La présence de religieux dans les écoles catholiques est vraiment un puissant rappel de l’esprit catholique, souvent remis en cause, qui doit imprégner tous les aspects de la vie scolaire. Cela s’étend bien au-delà d’un enseignement dont le contenu devrait toujours être conforme à la doctrine de l’Église, exigence qui va de soi. Cela veut dire que la vie de foi doit être la force motrice qui sous-tend toute activité dans l’école, pour que la mission de l’Église puisse être accomplie avec efficacité, et que les jeunes puissent découvrir la joie d’appartenir à « l’être pour tous » du Christ (Spe Salvi, 28).

Lourdes, 8 avril 2011
S. Marie Joëlle Bec, fmi

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