Adèle et la mort

La mort est un thème récurrent dans les lettres d’Adèle de Trenquelléon. Quatre lettres sur dix l’évoquent dans le premier Tome et trois sur dix dans le deuxième. La Petite Société fondée en 1804 a pour but de se préparer à une bonne mort. Il n’est donc pas surprenant qu’une bonne partie des conseils spirituels donnés par Adèle tournent autour de ce thème, et plus encore dans le Tome I qui regroupe la correspondance de la Petite Société, avant la fondation des Filles de Marie. De plus, la réalité de la mort s’imposait de façon constante à une époque où les maladies ne recevaient pour la plupart aucune thérapeutique adaptée.

Les accents sont un peu différents dans le Tome I et le Tome II. Plus théoriques dans les premières lettres et prenant la plupart du temps la forme d’une exhortation à la conversion, au combat spirituel, ils deviennent plus concrets dans le deuxième Tome où la fondatrice fait face à ses responsabilités et doit, en particulier, accompagner très rapidement plusieurs de ses sœurs vers l’éternité.

Ayant découvert les grands principes qui constituent la préparation à la bonne mort, puis l’attitude plus concrète d’Adèle devant le décès de ses sœurs, amies et connaissances, nous la suivrons durant sa longue maladie qui durera de 1820 à 1828 et la conduira à une mort prématurée à l’âge de 38 ans. Nous verrons comment son travail de préparation tout au long de sa vie s’est concrétisé devant la réalité de sa propre mort.

La mort dans le Tome I des lettres

Adèle le rappelle de temps à autre, le but de la Petite Société, c’est de préparer à une bonne mort :

« Souvenons-nous qu’un des principaux buts de notre Société est de se disposer à une sainte mort. Etudions-nous donc à un grand détachement de ce monde qui passe si vite ; regardons-nous comme des étrangers, comme des voyageurs dans une terre d’exil ; rapportons au Ciel tous nos projets, toutes nos entreprises. »[1]

La mort, c’est rencontrer Dieu face à face, après avoir été unies à Lui sur terre : c’est une promesse de bonheur et de repos. Elle décrit l’attitude du chrétien à l’heure de sa mort, qu’elle a sans doute lue dans un livre et qui la remplit d’espérance :

« Voyez un véritable chrétien à l’heure de la mort : son spectacle au lieu d’être effrayant remplit l’âme de consolation. (…) Il ne voit dans la mort que le moment qui va le réunir à son Dieu pour jamais. Il écoute les exhortations que lui fait le ministre de Jésus-Christ et qui, toutes, roulent sur la confiance en la divine bonté et dans le précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et enfin, munie de tous les secours de l’Eglise, cette âme fidèle s’endort paisiblement dans le Seigneur. »[2]

Pour celui qui a vécu dans la foi et la sainteté, la mort est pleine de consolations : on retrouve 18 fois cette conviction sous sa plume. Nous devons donc aspirer à ce moment et cela nous donne du courage pour travailler à nous convertir, supporter la souffrance qui nous prépare le Ciel. C’est le seul chemin qu’ont pris les saints. La terre n’est qu’un lieu de passage, il ne faut pas s’y attacher.

« Nous avons été créées pour le Ciel, travaillons donc pour le Ciel. Montons-y d’avance en esprit. Que nos actions, nos pensées, nos désirs soient célestes et se rapportent au Ciel ; n’envisageons la terre qu’avec mépris. Ce n’est pour nous qu’une terre d’exil et de pèlerinage. N’y vivons qu’en voyageuses et aspirons sans cesse au bienheureux terme du Paradis. »[3] Adèle vit dans l’espérance et cela motive bien des efforts difficiles.

L’abondance des citations sur le combat à mener donne le sentiment d’un mouvement très dynamique, presque enthousiaste : « Croyons-nous que le Ciel nous soit vendu à si bon marché, tandis que tant de saints l’ont acheté si cher ? Oh ! ce ne serait pas juste ! Travaillons donc à l’exemple de ces généreux athlètes, et travaillons avec un zèle infatigable à mériter l’éternité bienheureuse. »[4] Il s’agit de courir après le Ciel, à l’image des saints, pour gagner un bonheur sans ombre. Il faut donc se mettre au travail.

On retire aussi de ces lettres l’impression d’une urgence : nous courons vers le terme qu’est notre mort, et peut-être plus vite que nous ne l’imaginons :

« Nous mourrons peut-être bientôt, et alors, que nous serons contentes d’avoir suivi la vertu. Le monde nous paraîtra bien peu de chose à la vue de cette éternité dans laquelle nous serons prêtes à entrer. Voudrions-nous pour quelques jours de jouissance, perdre une éternité de bonheur ? Et d’un bonheur sans mélange ? Au lieu que les jouissances de ce bas monde sont toujours parsemées d’épines. »[5]

Il ne faut pas perdre son temps à des frivolités dont on sait très bien qu’elles passeront et peut-être bien vite. Quand Adèle évoque les jouissances parsemées d’épines de ce monde, on a le sentiment qu’elle emprunte certaines phrases à des auteurs de l’époque : elle n’a que 16 ans. Mais même si elle le fait, elle parle d’expérience, elle qui a vu son château pillé par les révolutionnaires à 3 ans, qui est partie en exil à 8 ans avec sa mère et son frère, son père étant alors très loin. Elle était bien jeune pour faire de telles expériences, et l’on peut penser qu’elles ont laissé des traces.

Ce qui crée l’urgence, c’est aussi l’expérience fréquente de la mort de voisins, ou d’amies fauchés en pleine jeunesse :

« Un jeune homme de ce pays-ci vient de mourir subitement hier. Il n’était point malade ; seulement, il avait le rhume à la mode. Il sortit la veille, soupa le soir, et, dans la nuit, sa femme en se retournant le trouva raide mort. On pense que c’est l’humeur du rhume qui l’a étouffé.

Que toutes ces morts subites qui sont si fréquentes à présent, nous fassent voir, chère amie, qu’il faut toujours nous tenir prêtes à paraître devant Dieu parce que nous nous trouverons traduites à ce redoutable jugement au moment où nous y penserons le moins. Vivons toujours dans la grâce et l’amour de notre Dieu et nous ne craindrons point la mort. » [6] Un des actes qui introduit les lettres le dit clairement : « La mort moissonne à tout âge ».

L’Evangile favori d’Adèle pour exprimer ce sens de l’urgence, Evangile souvent cité, est celui des vierges sages et des vierges folles (Mt 25) :

« Faisons provision de bonnes oeuvres pour le grand voyage de l’éternité, que nous ferons peut-être plus tôt que nous ne pensons. Tenons-nous toujours prêtes : ayons nos lampes garnies, car l’Epoux viendra à l’heure que nous ne l’attendons pas ; et la salle du festin sera fermée pour celles qui ne seront pas prêtes à y entrer quand il passera. »[7] Comme nous ne savons pas l’heure de notre mort, il faut veiller, nous tenir toujours prêtes.

Nous avons là toute la dynamique de la vie d’Adèle : nous vivons dans l’espérance du Royaume à venir. C’est une promesse exaltante, qui peut se réaliser beaucoup plus vite que nous ne l’avons imaginé. Il faut donc s’y préparer sans tarder, s’en rendre digne par une vie conforme à l’Evangile. Par conséquent, sur cette terre, c’est un combat qui nous attend. Il faut constamment travailler sur soi :

« C’est l’affaire de toute la vie de l’extirper (l’amour-propre) : travaillons-y sans relâche, et recommençons toujours avec un nouveau courage. Le Ciel, l’éternité bienheureuse, méritent bien d’être achetés à ce prix. A l’heure de la mort, que nous serons contentes de n’avoir pas suivi nos pernicieuses inclinations, que nous regretterons de n’en avoir pas plus fait pour le divin Epoux de nos âmes ! »[8]

Il faut travailler à mériter le Ciel, l’acheter en multipliant les bonnes œuvres, le gagner avec des épreuves, en faisant preuve de courage pour se faire violence, combattre, se mortifier : sous ce terme, on trouve supporter la contradiction, les humiliations, veiller aux distractions, aux mouvements d’humeur, corriger son caractère :

« Hélas! combien devons-nous embrasser avec ardeur la pénitence et la mortification en cette vie pour expier nos fautes, puisque notre négligence sur cet article sera si rigoureusement punie (…) Embrassons donc avec courage la mortification ; n’écoutons pas une délicatesse qui nous coûterait si cher. Ne nous épargnons point en ce monde, afin que le bon Dieu nous épargne en l’autre. (…) Une distraction dans la prière, un mouvement d’humeur, tout cela déplaît tant aux yeux infiniment purs du Seigneur, que nous ne pouvons nous présenter devant Lui en cet état. »[9]

Pour vivre dans cet esprit d’ascèse, il faut savoir « tenir le corps en servitude ». Cet aspect de sa spiritualité, qui évoque quelques relents de jansénisme, n’apparaît que sept fois dans le Tome I, mais avec l’énergie que l’on connaît chez Adèle :

« Ah ! ma très chère amie, respectons mieux nos propres corps, ne les faisons jamais servir au péché. Car ne doutons point que nos corps, après la résurrection, ne viennent participer avec notre âme, à notre bonheur ou à notre malheur pour toute une éternité. Ne suivons donc jamais la volonté de notre corps : c’est un perfide qu’il faut réduire en servitude, autrement il se révolterait contre nous et nous entraînerait dans sa chute. »[10]

Nous ne devons pas avoir peur de la croix que notre divin Maître a embrassée, lui qui nous a rachetées par son sang. « Notre divin Maître n’est entré dans le Ciel que par la voie de la Croix. Tous les Saints ont acheté le Ciel au prix des souffrances ; prétendons-nous que ce qui a tant coûté aux saints ne nous coûte rien ! »[11] Il faut donc faire preuve de courage et avancer quoi qu’il nous en coûte.

Il ne faut pas avoir peur de la croix, mais plutôt du jugement de Dieu. Bien que Monsieur Ducourneau lui ait interdit de jamais méditer sur le jugement et l’enfer : « Jamais le sujet (de votre oraison) ne sera, ni sur l’enfer, ni sur le jugement, ni sur l’éternité ou autre chose semblable. » [12], Adèle y revient 25 fois dans le Tome I. En lisant les lettres, on s’aperçoit qu’elle assiste à des prédications sur le jugement, à la messe ou au cours de retraites. Elle n’est pas épargnée par la mentalité de l’époque, et cela ne manque pas de la conforter dans son ardent désir de bien faire :

« Ah! ne nous en éloignons jamais de nous-mêmes et tâchons de ne pas mériter qu’on nous en éloigne, car, nous répondrons au jugement de Dieu des communions que nous aurons manquées par notre faute. Cette idée doit faire frémir, et surtout des personnes qui, comme moi, ont tant de reproches à se faire là-dessus… »[13] et un an plus tard : « Hélas! c’est cependant le même Dieu dans nos églises qui doit venir juger les vivants et les morts au dernier jour. La différence qu’il y a, c’est qu’il est ici assis sur le trône de sa miséricorde, au lieu que là, il sera assis sur le trône de sa justice. »[14]

Il faudra même rendre compte d’une parole inutile… Voilà qui entretient plutôt la peur que le dynamisme de l’amour qui, heureusement, était ardent chez Adèle. Mais la crainte vient aussi de la conscience d’avoir beaucoup reçu : qu’a-t-elle fait de tant de grâces ? Le Seigneur lui demandera des comptes un jour :

« Voilà donc, chère amie, cette année tout à l’heure passée. Comment en avons-nous profité ? Que de grâces avons-nous eues ! La Mission, tant d’Instructions, tant de nouvelles prières auxquelles nous avons part par l’augmentation de la Société ! Enfin, quelle multitude de bienfaits qui n’ont servi peut-être qu’à nous rendre plus coupables. Tant de saints exemples que nous n’avons point suivis… Hélas ! quel compte à rendre si cette année était la dernière de notre vie ! Cependant, combien de personnes n’en verront pas même la fin ; ne pouvons-nous pas être du nombre ?

Si nous ajoutons à tant de grâces méprisées, tant de fautes commises, tant de mauvaises pensées tandis que notre mémoire n’aurait dû s’entretenir que de Dieu et des moyens de Lui plaire, tant de paroles que nous nous repentons d’avoir dites – sans compter les inutiles dont il nous faudra même rendre un terrible compte – tant d’actions, d’omissions de nos devoirs. Grand Dieu, comment pourrions-nous soutenir votre Face si, maintenant, vous nous traduisiez devant votre redoutable Tribunal ! »[15]

Nous risquons tous d’être jugés indignes du bonheur éternel. Il est donc d’autant plus important de prier pour ceux qui vont mourir. Elle manifeste à plusieurs reprises son émerveillement devant le mystère de la communion des saints. Nous sommes tous solidaires : peut-être avons-nous participé au péché de certains, sans doute pouvons-nous compter aussi sur leur prière quand ce sera notre tour : ils nous accueilleront au Ciel :

« Oh! quel bonheur, si nous pouvions par nos prières faire entrer une âme au Ciel. Oh ! quelle puissante protectrice n’aurions-nous pas.

Ne soyons pas insensibles aux souffrances qu’elles éprouvent ; rendons-leur les devoirs de charité que nous désirons qu’on nous rende si nous tombons dans le même cas. Faisons attention, chère amie, pour notre propre profit, que ces âmes souffrent des peines extrêmes pour expier de légères fautes. Hélas ! comment pouvons-nous commettre si facilement et regarder avec tant d’indifférence ce qui peut procurer un si grand mal – et qui le mérite aux yeux de la justice même.

Hélas ! de petites mortifications volontaires en ce monde, suffiraient pour nous épargner du Purgatoire. Comment donc pouvons-nous être si lâches pour nous mortifier. Que cela montre une foi bien faible et presque morte ! Faisons aussi attention, que de certaines âmes sont dans le Purgatoire, quelquefois à cause de nous, et pour quelques fautes que nous aurons été la cause qu’elles auront commises, comme des impatiences que nous leur aurons procurées, etc… Raison de plus pour que nous soyons obligées de prier pour elles. 

Oh ! chère amie, quelle belle chose que la Communion des Saints, cette communication de mérites entre les justes du Ciel, de la terre et du Purgatoire ! Oh ! que la religion est consolante ! Ne nous affligeons donc pas comme les païens à la mort de ceux qui nous sont chers, mais consolons-nous dans l’espoir de les revoir dans l’éternité. Oh ! puissions-nous nous y trouver tous réunis en Dieu et dans son amour. » [16]

Il est un peu surprenant de constater une telle insistance sur le jugement, les comptes que nous aurons à rendre. Les livres conseillés par Monsieur Ducourneau dans le Règlement de Vie ne vont pas dans ce sens. Si nous regardons par exemple le Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu[17] ou le Traité de la paix intérieure[18], nous nous trouvons devant des ouvrages manifestement antijansénistes, qui exaltent la bonté, la patience de Dieu, sa volonté constante de nous donner la paix. La conversion s’appuie d’abord et avant tout sur la découverte de l’Amour sans limite de Dieu.

Les descriptions parfois terrifiantes sur le péché, le purgatoire, l’enfer, sont bien sûr l’écho de l’ambiance d’une époque où le jansénisme reste prégnant, où la Révolution a plutôt engendré la peur que la confiance, mais ne reflètent pas les lectures d’Adèle. Nous devons nous demander si la terreur qu’enfant, elle a pu éprouver dans les épreuves qui l’ont profondément marquée, ne provoque pas, en réaction, un besoin de maîtrise des événements, de la vie, qui se manifeste par une tendance volontariste sensible dans l’ensemble de sa correspondance. Elle a tellement risqué la mort petite qu’elle ne peut plus courir le risque de ne pas se préparer maintenant et d’être punie un jour de sa faiblesse, comme si l’éternité était au bout de nos efforts.

Elle sent d’ailleurs bien sa faiblesse face à cette perspective et elle prie pour demander la miséricorde :

« Oui, je vous aimerai ! Oh ! mon divin Sauveur, je veux vous aimer, mais soutenez vous-même mon amour, car autrement, je serais capable de vous renier comme saint Pierre qui vous avait protesté qu’il vous serait toujours fidèle, et que la voix d’une servante fit prévariquer. Ainsi, ô mon Dieu, moins présomptueuse que cet Apôtre, je vous demande votre sainte grâce et, avec elle, je braverai pour votre amour, la mort même. » [19]

Mais par ailleurs, le dynamisme très prononcé dont Adèle fait preuve pour se convertir et vivre de la foi, provient aussi de la conscience aiguë de l’amour que Dieu lui porte, de la tendresse de son Epoux, comme elle l’appelle dès avant la vie religieuse.

Enfin, au-delà de toutes ses réflexions sur la mort, quand la réalité se présente, c’est son cœur qui s’exprime, cœur rempli de foi et de compassion. Elle prend part à la peine de ses amies en deuil avec beaucoup de délicatesse. Elle conseille de ne pas laisser dans l’illusion sur son état quelqu’un qui va mourir, car cela la priverait du sacrement des malades, alors appelé Extrême-Onction, qui peut guérir et, en tout cas, donner la force de soutenir l’épreuve.[20]

Elle fait, enfin, le récit de la mort de son père :

« Je veux vous donner quelques détails sur le pauvre papa. Il demanda lui-même à se confesser et à recevoir le saint Viatique la surveille qu’il perdit la parole et depuis il n’a pas eu presque un mouvement d’impatience. Quand on ne l’entendait pas, il se contentait de lever les yeux au ciel.

Quatre jours avant sa mort il reçut l’Extrême Onction avec toute la dévotion possible. Le vendredi, il demanda qu’on lui lût sa prière ordinaire. Le dimanche, se sentant très mal, il demanda ou fit signe de faire venir Mr le Curé. Une minute avant d’expirer il leva les yeux au Ciel, Mr le Curé lui ayant dit d’élever son coeur. Il expira à la dernière parole de la recommandation de l’âme.

Oh ! chère amie, quelle mort consolante de voir tant de résignation parmi un état si affreux à la nature. Mais sans doute c’était nécessaire à son salut. » [21]

Cette mort, bien douloureuse, lui ouvre un avenir nouveau, avec la possibilité de fonder avec le Père Chaminade l’Institut des Filles de Marie.

La mort dans le Tome II des lettres

Les convictions d’Adèle n’ont pas changé après la fondation des Filles de Marie mais la réalité de la mort se fait beaucoup plus présente. Installées à la fondation dans des locaux insalubres, plusieurs sœurs, dont Adèle d’ailleurs, vont contracter la tuberculose et certaines vont en mourir rapidement. Il faut les accompagner dans leur maladie, dans leur agonie, il faut les remplacer. Si on trouve encore les thèmes abordés dans le premier Tome, leur importance relative n’est plus la même et certains vont quasiment disparaître.

67 lettres sont des récits de maladie ou de mort. Adèle donne des nouvelles des malades, de leur évolution. Elle raconte les derniers moments des sœurs qu’elle a accompagnées dans leur agonie.

On perçoit dans ces courriers la tendresse de la fondatrice pour ses sœurs. Elle ne craint pas d’exprimer sa douleur :

« La chère sœur Thérèse est devenue plus mal ; tout nous fait craindre que le Ciel va nous l’enlever. Je vous laisse à juger de ma douleur. Priez pour elle ! C’est un ange ! Elle est d’une paix admirable et résignée. »[22]

Et à l’approche de la mort de Mère Thérèse Yannash, supérieure de la communauté de Tonneins, une des cinq fondatrices :

« Ma chère mère, mon coeur est déchiré d’une grande affliction : ma si chère fille, la mère Thérèse, est au bout de sa course ; divers accidents semblables à celui de l’année dernière, l’ont mise à toute extrémité ; les médecins nous ont dit qu’elle est perdue. Sa communauté est désolée de perdre cette sainte mère et écrasée de fatigue. »[23] A la douleur de perdre une de ses sœurs se mêle l’inquiétude pour les sœurs qui s’épuisent à la remplacer et à la soigner.

Mais son espérance se manifeste aussi fortement dans ces occasions. La mort, c’est le passage vers le bonheur éternel :

« Oh ! chère soeur, qu’il est triste à la nature de voir partir nos chères filles ! Mais aux yeux de la foi : nous voyons des exilées voler vers la céleste Patrie, des prisonnières sortir de leur prison, des épouses se rejoindre à leur divin Epoux. Priez bien pour que le passage de cette chère soeur soit heureux et qu’elle trouve les bras du céleste Epoux ouverts pour recevoir sa chère âme. »[24]

Elle admire ses sœurs qui ont vécu saintement et souhaite les prendre pour modèle :

« La chère soeur Thérèse est bien heureuse d’avoir profité du temps puisqu’elle ne va plus en avoir ! Elle me faisait, l’autre jour, choisir ses cahiers pour les brûler, mais je voyais avec consolation la constance de son travail : elle a tous ses cahiers d’examens et de résolutions dans un ordre admirable, ses principales fautes écrites pour s’en ressouvenir et s’en humilier. J’avoue que je n’ai pas tout fait brûler ayant pensé que certains cahiers pourraient être sujets d’édification. »[25]

Elle se réjouit de leur résignation devant la mort et de leur foi :

« Nous avons notre chère soeur Elisabeth qui va partir pour le Ciel. Une humeur s’est jetée sur sa poitrine et, en trois mois, l’a réduite à la mort. Elle a reçu le saint Viatique. Cette enfant qui n’a que dix-huit ans nous édifie infiniment ; elle ne parle que de son désir et de sa confiance d’aller au Ciel. Elle ne voudrait point guérir, elle n’a pas une impatience. Sa figure est toute rayonnante de joie. Oh ! heureux ceux qui meurent dans l’innocence et avec un coeur pur ! C’est la première des Filles de Marie qui meurt. Il faut qu’elle soit notre modèle et que nous tâchions toutes de mourir dans ces sentiments. Dieu nous en fasse la grâce ! »[26]

Les décès successifs stimulent son désir de combattre pour se préparer à une bonne mort : il s’agit de se disposer au grand passage. Ainsi dans sa lettre à Sœur Dosithée Gatty qui vient de perdre sa sœur :

« J’ai bien pris part, ma chère fille, à votre affliction au sujet de la mort de votre pauvre soeur, mais vous avez un grand sujet de consolation de savoir qu’elle a reçu les sacrements avec piété, avec désir, qu’elle était très patiente dans sa grande maladie.

Nous ne sommes pas de ce monde, mais de l’autre, nous y allons tous : les uns plus tôt, les autres plus tard. Tâchons de nous disposer pour faire un heureux passage de ce monde dans l’autre ; soupirons après cet heureux moment qui nous réunira avec notre Epoux ! Oh ! quand serons-nous à sa suite dans l’heureux cortège des vierges ! Détachons-nous de tout ce qui passe : voyons tout en passant et d’un seul oeil, mais ayons l’oeil droit fixé vers la Patrie céleste.[27] 

Il faut combattre pour gagner le Ciel, vivre une vie de sacrifice et de conversion permanente, à l’exemple des saints. La couronne est « suspendue sur nos têtes », il faut la mériter :

« Je viens, ma chère et très chère enfant, vous écrire quelques mots pour la nouvelle année. Oh ! combien je désire que ce soit une année de mérite pour nous toutes ! Le bon Dieu nous y prépare des croix, je n’en doute pas, mais : ô précieuses croix qui nous mériteront un bonheur éternel ! Et puis, des épouses de Jésus Crucifié ne voudraient-elles que des roses ?

Jetons les yeux sur les saints, voyons comment ils ont ravi le Ciel par beaucoup de souffrances et de tribulations, soit dans le corps, soit dans l’esprit. Oh ! lâches que nous sommes : nous voudrions avoir pour rien ce que les saints n’ont eu qu’à force de combats et d’afflictions ! Rappelons-nous cette sainte âme qui demanda de prendre avec elle une femme bien hargneuse pour la gourmander sans cesse et, par là, avoir l’occasion de mérites ; et nous voudrions qu’on eût toujours des gants pour nous parler ! Oh ! ce n’est pas ainsi qu’il faut entendre les choses aux yeux de la foi. »[28]

Elle encourage ses sœurs à vivre de la foi, à accepter les croix qui se présentent et à mépriser les satisfactions du monde :

« Courage! ma chère soeur, le bon Jésus veut que vous engraissiez spirituellement dans ce temps de maladie, par force actes de renoncement, d’obéissance, de soumission, de patience… J’espère que cette maladie n’ira pas à la mort, mais qu’elle sera pour la gloire de Dieu ; que vous y mourrez tout à fait à vous-même pour ressusciter en Jésus Christ: ne plus vivre que de sa vie, de son amour, de sa volonté. »[29] Et ainsi, « que la mort, quand elle arrivera, nous trouve toutes mortes »[30]

C’est par la croix que le « divin Epoux » nous a rachetées, nous devons donc aimer cette croix et nous unir à elle, c’est elle qui nous mérite le bonheur éternel :

« Mettez tout au pied de la Croix ; regardez cette peine comme une relique précieuse que le divin Epoux vous présente; ne perdez pas une goutte de ce calice précieux, destiné à éteindre les feux du Purgatoire pour vous. Rappelons-nous que nous devons être crucifiées avec Jésus Christ si nous voulons, un jour, régner avec Lui ! Du courage, ma fille! Le temps des épreuves passera pour laisser lieu au temps des jouissances qui n’auront pas de fin. »[31]

Adèle est consciente d’avoir beaucoup reçu, elle dit souvent qu’on demande beaucoup à qui on a beaucoup donné. Elle cherche à répondre toujours mieux à ces grâces en se donnant totalement, sans retour sur elle-même. Sa mission de Supérieure la conduit à s’oublier complètement pour le service de ses sœurs :

« A l’exemple de saint Paul, faisons nous toute à toutes ; c’est là le grand devoir d’une supérieure. Soyons faibles avec les faibles, infirmes avec les infirmes… Hélas ! notre jugement sera plus terrible parce que nous répondrons pour toute notre communauté. Mettons-nous, chère soeur, une fois chaque jour, dans la disposition où nous voudrions être à la mort ; et représentons-nous les paroles de notre Juge : « Rendez-moi compte de votre administration ».[32]

Toutes les difficultés rencontrées sont éprouvées comme étant les « douleurs de la maternité » et sont pour elle chaque fois l’occasion de s’unir à la croix du Sauveur :

« Allons, chère fille, du courage pour porter la croix de notre charge ! C’est une vraie croix, mais nous ne la portons pas seules : Jésus la porte avec nous. Et enfin, il en faut pour aller au Ciel ! Oh ! là-haut, on se repose en Dieu, on est calme, on est en paix ! Oh ! puissions-nous nous y voir toutes réunies autour du céleste Epoux et y chanter éternellement ses divines miséricordes qui ont été si grandes à notre égard ! »[33]

Très consciente de sa charge de fondatrice, elle encourage les supérieures à ménager les sœurs, pour qu’elles puissent travailler à la mission :

« Prenez garde que vos sujets ne fassent trop d’austérités ; ayez soin qu’elles mangent leur réfection. Nous ne devons pas être des trappistes qui n’entrent à la Trappe que pour mourir, mais nous devons tâcher de conserver et ménager nos sujets pour les faire travailler à la gloire de Dieu. »[34]

« Nous sommes bien peinées de la maladie de la soeur Saint Esprit. Je me fâcherai avec vous tout de bon de ce que vous l’avez laissée jeûner tout le Carême avec le train et le parlement de la porte. Elle ne le fit pas l’année dernière. Ménagez bien cette bonne mère qui vous est si utile, et qui doit vivre encore pour travailler à la vigne du Seigneur. »[35]

Ne nous faisons cependant pas d’illusions : la vie des premières communautés était loin d’être facile. La pauvreté imposait bien des sacrifices et la fréquence des maladies ne laissait aucun repos à celles qui pouvaient travailler. On peut constater aussi que le rythme des jeûnes était plutôt soutenu, surtout pendant le carême. Si Adèle demande de ménager les sœurs, elle ne les encourage pas pour autant à mener une vie facile. Elle reproche à Mère Thérèse son laxisme :

« C’était réellement contre la Règle d’avoir fait souper en gras le mercredi soir ; accusez-vous en en confession. C’est une faiblesse ; vous savez que c’est votre péché dominant et qui est dangereux dans une supérieure. Je suis battue du même fer. Corrigeons-nous mutuellement. »[36]

On retrouve enfin dans ses lettres son attention à prier pour les autres, et en particulier pour les morts, sa foi dans la communion des saints :

« Ne cessons de prier pour le salut de nos parents. Vouées au salut des âmes, celui de nos parents doit bien nous intéresser. C’est maintenant l’unique service que nous puissions leur rendre : de prier pour eux. »[37]

Il ne faut pas oublier ceux qui sont déjà parvenus à la patrie céleste, pour qu’ils nous accueillent quand ce sera notre tour. Adèle aspire à retrouver ses sœurs au Ciel :

« J’ai appris, ma chère enfant, avec consolation, que votre santé allait un peu mieux. Dans l’espoir que vous l’employiez à la gloire du céleste Epoux, le Seigneur veuille continuer son ouvrage et que, si nous ne nous revoyons pas en ce bas monde, nous nous voyions réunies dans la céleste Patrie, aux pieds de la divine Marie. »[38]

Nous avons vu Mère Adèle s’occuper de ses sœurs, leur donner des conseils, travailler pour se préparer à la mort, mais qu’en est-il de sa propre maladie et de sa mort, elle qui a aussi rejoint son « Epoux » encore bien jeune ?

L’évolution d’Adèle dans la maladie

Avant le transfert aux Augustins

La première évocation de la maladie d’Adèle se situe avant le transfert du Refuge au couvent des Augustins. Des sœurs ont prévenu le Père Chaminade qu’elle était malade et il lui interdit de faire des conférences, d’intervenir dans la mission. Dans la lettre du 22 mai 1820[39], où elle lui livre simplement son état intérieur devant la contrainte qu’il lui impose, on peut noter :

– un déni de la maladie : « pour ce qui est de ma santé, la légère indisposition que je viens d’éprouver a momentanément presque totalement disparu et j’aurais bien la force corporelle pour reprendre tous mes exercices » 

– l’arrêt provoque la prise de conscience de ce que la mission la valorisait, qu’elle s’y recherchait elle-même : « Cependant j’accepte, tout le temps que vous voudrez, mon interdiction pour l’extérieur, car mon âme en avait besoin ; j’y tenais beaucoup trop par vanité, goût naturel, etc »

De même dans la lettre du 30 mai[40] : « Je sens que c’est l’amour-propre, le désir de l’estime et de l’approbation du monde qui a été le mobile de presque toutes les oeuvres que j’ai entreprises sous le prétexte de zèle ! Demandez pour moi une profonde humilité et l’amour de l’oubli, si conforme à mon état ! »

– Ce cheminement, qu’elle reconnaît comme étant nécessaire, se fait dans une grande sécheresse spirituelle. Elle vit un passage au désert :

« La cessation de l’oeuvre extérieure où j’étais, pour ainsi dire appliquée depuis quatorze ans, est un véritable sacrifice pour moi ! Je trouve un vide pénible dans mes journées, que je désirerais remplir par l’amour de Dieu et par une surveillance plus habituelle sur la communauté. Pour ce qui est de l’amour de Dieu, mon coeur est sec et aride et ne peut absolument s’occuper seul à seul avec son Dieu. Apprenez-moi à le faire, mon digne et unique Père ! Car je sens que Dieu a une vue de perfection personnelle pour moi dans ce qui se passe. »[41]

Elle pressent qu’un cheminement important pour elle va être provoqué par sa maladie.

Après le transfert aux Augustins

Du mois d’août 1820 à novembre 1823,

Elle ne parle plus de maladie : le changement de lieu a dû être bénéfique un moment.

A partir de 1824

Elle commence à décrire ses symptômes : elle ne digère pas, on sent une fatigue car elle s’accuse de relâchement, on lui fait des saignées (qui était l’un des traitements de la tuberculose à l’époque), le 20 février 1824 : « J’ai été saignée hier, toujours pour la même cause. »[42]

On apprend en mars 1824 qu’elle est malade depuis août 1823 : «Je vais beaucoup mieux, et mieux que depuis huit mois… vous m’entendez ? Cela me fait espérer que bientôt je pourrai reprendre les saints exercices de la communauté ; mais mon pauvre Carême, je crains de n’en pas tâter. »[43]

Elle est plus explicite avec Emilie de Rodat : « Nous voilà en grand silence, ma très chère soeur. Ce n’est pourtant pas, j’espère, indifférence ni de votre côté ni du mien ? Mais sans doute nos occupations. Hélas ! qu’ai-je dit : occupations ? Et je ne fais rien depuis plus de deux mois ! C’est-à-dire depuis quinze jours avant le Carême. Je suis malade. Depuis huit mois ma santé s’altérait et, ce Carême, je m’alitai. Je ne suis pas entièrement remise mais je suis en convalescence. C’est un épuisement qui m’a causé une espèce de fièvre lente et d’échauffement de poitrine. Je suis à un grand régime : levée tard, couchée de bonne heure, nourriture choisie, ni maigre, ni jeûne ; ne m’occuper de rien : voilà où l’on me tient ! Pauvre Carême… comme je l’ai fait ! »[44]

Elle cherche à rassurer ses sœurs, et il est probable qu’elle se rassure elle-même : « Mais ne soyez pas inquiète, j’ai été prise assez à temps pour que je ne croie pas qu’il y ait rien de dangereux. Mr Lacaussade vous le dira, car je l’ai fait entrer pour le consulter pour plusieurs, d’après l’avis de Mr Mouran. »[45]

Elle souffre beaucoup de l’inactivité et évoque l’épreuve spirituelle qu’elle vit : « Priez, chère amie, que cette maladie ne soit pas pour ma perte, car je suis dans un grand relâchement, accablée de tentations. La nature et l’amour-propre trouvent bien leur compte en ceci. Ô Jésus, périsse mon corps, mais que mon âme vive… »[46]

Elle ressent une amélioration pendant l’été 1824. Elle parle plus facilement de ses symptômes, mais insiste toujours pour dire qu’elle va mieux. Le Père Chaminade veille et lui interdit ce qui la fatigue, cela lui impose une démarche de foi : « le bon Père m’a mise dans une obéissance pénible : je ne dois faire des conférences que d’un quart d’heure ! Je vous avoue que je pourrais bien mériter, si j’obéis fidèlement, car cela me contrarie bien. Mais je me console, en pensant que, comme la créature ne peut rien et que c’est Dieu qui fait tout, un quart d’heure d’obéissance fera plus de fruit qu’une heure de la conférence la plus sublime. »[47]

D’octobre 1824 à la fin janvier 1825

Adèle parle continuellement de la maladie de Sœur Thérèse, qui est à Agen. Elle reconnaît que c’est la même maladie que la sienne : « La maladie de soeur Thérèse a beaucoup de rapport avec la mienne : elle a souvent de la fièvre, sue toutes les nuits, souffre du côté, tousse, est obligée de garder le lit. »[48]

Adèle ne pourra plus se faire longtemps d’illusions sur l’issue de sa propre maladie. Est-ce pour cela qu’elle dit le 8 janvier 1825 :  « Je me porte assez bien de corps, mal d’âme… »[49] ? Sœur Thérèse meurt le 22 janvier 1825…

Elle avoue après coup qu’elle était aussi malade pendant ce temps-là : « Pour moi, je suis très bien : l’Alleluia m’a rendu la santé car, cet hiver et ce Carême, je me sentais très dérangée. »[50]

L’amélioration est de courte durée

Dès le 4 août 1825, elle évoque une nouvelle crise : « Je ne suis que faible, chose inévitable après une diète très rigoureuse. Je suis tout à fait guérie de cette petite maladie. »[51]

Dans les mois qui suivent, même si elle essaie de minimiser, elle souffre continuellement de l’estomac, a toujours des accès de fièvre, se sent plus faible.

L’épreuve spirituelle s’accentue. Elle a des scrupules, se dit qu’elle fait preuve de mignardise. Ses lettres sont contradictoires : elle écrit le même jour :

« Ma santé s’altère, j’ai une petite fièvre habituelle qui absorbe mes forces corporelles et spirituelles car je sens que ma tête est faible et peu capable de faire les choses avec le calme qu’exigerait ma place. (…) Au reste, je vais et viens et souffre très peu. Ce n’est qu’une faiblesse, je crains qu’il y ait de la mignardise ! » ; « Tranquillisez-vous sur ma santé : je crois bien que ce n’est pas dangereux et que c’est un peu nerveux. » ; et dans la même lettre, elle ajoute : « Je pleure quelquefois et un fond de tristesse me suit partout car je crains que ma conscience ne soit chargée. »[52]

Un mois plus tard, elle dit encore :  « Mon dérangement corporel m’en occasionne un plus grand, spirituel » Adèle essaie de lutter contre la maladie qui s’impose de plus en plus. Tout le travail de préparation à la bonne mort semble loin, elle vit la dépossession de ses forces, de son travail, l’impression de ne plus pouvoir accomplir une mission si importante que Dieu lui avait confiée. Cela provoque une période de dépression, d’abandon de ses ressources. Sa volonté est impuissante et elle s’en culpabilise. Elle sent qu’elle doit mourir à sa propre volonté : « je vous assure qu’on exagère bien mon mal. Le bon Dieu le permet pour me faire mourir à ma volonté car on me fait rester longtemps au lit que je n’aime guère et, de là, presque toujours privée de la sainte communion. »[53]

Dans la même lettre, le 21 juin 1826, elle écrit : « J’ai de temps en temps un peu de fièvre, mais je suis sans souffrir réellement; ce n’est qu’un malaise dont vous ne vous plaindriez pas, j’en suis sûre. » (2° paragraphe) et elle conclut : « L’écriture me fatigue; il faut que je vous quitte en embrassant toutes nos chères filles, dans le Coeur de l’Epoux. » (paragraphe 6)[54]

Il lui est encore difficile de reconnaître qu’elle est bien malade. Elle s’en culpabilise.

A partir de cette date, elle reconnaît de plus en plus que sa santé va doucement

Qu’elle souffre, de l’estomac en particulier, qu’elle est de plus en plus faible. Mais la souffrance spirituelle ne diminue pas non plus :

« Mon âme n’engraisse pas ! Les maladies ne me sanctifient pas. »[55]; « aussi suis-je encore incapable de tout, et dans un état de langueur ennuyeux à la nature mais qui pourrait servir à mon âme si je savais en faire un bon usage. »[56]

Elle ne cherche plus à rassurer, elle dit simplement dans quel état elle est. Elle ne peut plus rien faire, c’est encore un grand sacrifice pour elle. Elle doit renoncer à tout, y compris à sa propre sanctification :

« Je me traîne en langueur et souffrant toujours sans pouvoir prendre que très peu et encore en souffrir. Mais cela m’ôte le goût de la prière, je fais tout par force. Hélas! je vais à l’éternité sans pouvoir m’en occuper sérieusement ; il ne faut pas attendre d’être malade pour penser à se préparer.

Il me reste le goût du travail. Lorsque j’ai un moment à travailler, c’est une fête. Hélas ! mon esprit est tout plein de bagatelles. Je pense à ce que je pourrais manger, même dans la prière. Je suis devenue bien recherchée en tout, pour toutes mes aises, mortifiée en rien. Priez bien pour moi, toutes. »[57]

De 1820 à 1827

Les quelques passages où elle livre son âme laissent apparaître une nuit intérieure : sécheresse, incapacité à prier, scrupules de ne pas se mortifier, de rester dans l’inactivité, peur de chercher à se faire plaindre. Son combat pour gagner le Ciel est devenu impossible. Elle est dans une impasse. Son volontarisme, son désir de servir et d’accomplir sa mission sont une souffrance supplémentaire face à la réalité. Elle ne peut plus rien gagner par elle-même. Alors qu’elle ne peut quasiment plus manger, seulement boire du lait, elle se plaint de penser à la nourriture pendant son oraison. Sans aucun doute, ce qu’elle avait pressenti comme étant de la part de Dieu une vue de perfection personnelle[58] se réalise : plongée dans l’impuissance, elle va pouvoir s’en remettre entièrement à la miséricorde de Dieu. Les notes de sa dernière retraite, en août 1827 témoignent de sa conscience d’être proche de sa fin :

  1. « Le fruit que je veux retirer de cette retraite est l’entier oubli de moi-même pour dévouer ce qui me reste de temps à vivre à l’œuvre de ma perfection et au soin de mes chères filles en Jésus Christ et au bien de l’Institut et de ses œuvres, à la plus grande gloire de Dieu.
  2. Le second point que j’en prétends retirer, c’est de me préparer à entrer dans mon éternité qui suivant les apparences est prochaine pour moi… »[59]

Dès lors, les lettres courtes laissent transparaître l’acceptation : « Vive la volonté de Dieu »[60]; « Ma santé ne se rétablit pas ; le bon Dieu, dans sa grande miséricorde, veut me donner le moyen de faire pénitence. »[61]; « Je suis aux invalides : Fiat ! »[62].

Et sa dernière lettre à ses sœurs, tout volontarisme abandonné, n’est que l’expression de son amour pour elles, et résonne comme un véritable testament spirituel :  « Mon coeur vous chérit toutes et prend part à vos peines et vous veut grandes saintes. »[63]

Six semaines plus tard, c’est dans un cri de louange qu’elle peut rencontrer son Seigneur : « Hosanna au Fils de David »

 

NOTES

[1] Lettre 145.4 du 24/12/1810 à Agathe Diché
[2] Lettre 2 du 6/03/1805 à Agathe Diché
[3] Lettre 123.4.5 du 31/05/1810 à Agathe Diché
[4] Lettre 69.8 du 18/02/1807 à Agathe Diché
[5] Lettre 31.5 du 21/01/1806 à Agathe Diché
[6] Lettre 34.9-10 du 26/02/1806 à Agathe Diché
[7] Lettre 66.7 du 28/01/1807 à Agathe Diché
[8] Lettre 170.4-6 du 30/12/1812 à Agathe Diché
[9] Lettre 252.3.4.5 du 2/11/1814 à Agathe Diché
[10] Lettre 38.4 du 23/04/1806 à Agathe Diché
[11] Lettre 77.4 du 16/04/1807 à Agathe Diché
[12] Cf. Règlement de vie : exercices de la journée (p 418 – Tome I des lettres)
[13] Lettre 13.6 du 5/07/1807 à Agathe Diché
[14] Lettre 41.4 du 5/06/1806 à Agathe Diché
[15] Lettre 61.1-3 du 24/12/1806 à Agathe Diché
[16] Lettre 111 du 2/11/1809 à Agathe Diché
[17] Traité de la confiance en la miséricorde de Dieu pour la consolation des âmes que la crainte jette dans le découragement, par Mr l’évêque de Soissons Languet de Gergy – Avignon 3° édition 1786
[18] Traité de la paix intérieure par le R.P. Ambroise de Lombez, capucin. 4° édition – Avignon 1810
[19]Lettre 34.6 du 26/02/1806 à Agathe Diché
[20] Lettre 210.4-6 du 3/01/1814 à Agathe Diché
[21] Lettre 272.3-5 du 22/06/1815 à Agathe Diché
[22] Lettre 539.9 du 2/11/1824 à Mère Louis de Gonzague Poitevin
[23] Lettre 484.3-5 du 7/10/1823 à Mère Emilie de Rodat
[24] Lettre 459.3 du 23/10/1821 à Mère Thérèse Yannash
[25] Lettre 549.4 du 4/01/1825 à Sœur Séraphine Robert
[26] Lettre 332.5 du 8/03/1819 à Mélanie Figarol
[27] Lettre 422.2-3 du 30/01/1821 à Sœur Dosithée Gatty
[28] Lettre 496.2-3 du 5/1/1824à Sœur Dosithée Gatty
[29] Lettre 569.2 du 29/03/1824 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[30] Lettre 606.7 du 17/09/1825 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[31] Lettre 668.3.4 du 24/08/1826 à Sœur Brigitte Marche
[32] Lettre 364.8 du 29/01/1820 à Mère Emilie de Rodat
[33] Lettre 505.6 du 16/02/1824 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[34] Lettre 349.9 du 15/11/1819 à Mère Emilie de Rodat
[35] Lettre 431.5 du 31/03/1821 à Mère Thérèse Yannash
[36] Lettre 429.4 du 11/03/1821 à Mère Thérèse Yannash
[37] Lettre 422.5 du 30/01/1821 à Sœur Dosithée Gatty
[38] Lettre 430.4 du 16/03/1821 à Sœur Dosithée Gatty
[39] Lettre 378.1.4 au Père Chaminade
[40] Lettre 381.2 au Père Chaminade
[41] Lettre 378.2 du 22/05/1820 au Père Chaminade
[42] Lettre 506.8 du 20/02/1824 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[43] Lettre 509.2 du 23/03/1824 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[44] Lettre 512.2 du 11/05/1824 à Emilie de Rodat
[45] Lettre 508.4 du 8 mars 1824 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[46] Lettre 509.4 du 23/03/1824 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[47] Lettre 517.3 du 8/08/1824 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[48] Lettre 538.3 du 29/10/1824 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[49] Lettre 551.10 du 8/01/1825 à Mère Louis de Gonzague Poitevin
[50] Lettre 574.8 du 29/04/1825 à Mère Louis de Gonzague Poitevin
[51] Lettre 594.2 du 4/08/1825 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[52] Lettres 644.3 à Mère Louis de Gonzague Poitevin et 645.2 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché du 20 mars 1826
[53] Lettre 653.2 du 26/05/1826 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[54] Lettre 656.2.6 du 21/06/1826 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[55] Lettre 658.8 du 30/06/1826 à Mère Louis de Gonzague Poitevin
[56] Lettre 704.3 du 12/04/1827 à Mère Louis de Gonzague Poitevin
[57] Lettre 728.4.5 du 10/10/1827 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché
[58] Lettre 378.2 du 22/05/1820 au Père Chaminade
[59] AGMAR 36-11-1 : Notes autographes à sa dernière retraite août 1827
[60] Lettre 731.3 du 28/10/1827 à Mère Marie de l’incarnation de Lachapelle
[61] Lettre 732.7 du 2/11/1827 à Sœur Séraphine Robert
[62] Lettre 735.7 du 21/11/1827 à Mère Louis de Gonzague Poitevin
[63] Lettre 736.6 du 28/11/1827 à Mère Marie du Sacré-Cœur Diché

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