Chaminade, fondateur d’une famille spirituelle

La Famille marianiste, Originalité valeur permanente de son initiative

Nous venons de découvrir (ou de redécouvrir) les apports du Bienheureux Chaminade à la Mariologie, ainsi que la mesure dans laquelle sa ‘pensée’ mariale a nourri son Ecclésiologie. Sa manière de penser ‘l’Eglise mariale’ et son approche particulière de la place et du rôle de Marie dans l’histoire du Salut n’ont cessé d’alimenter la vie spirituelle de ses disciples tout au long des deux derniers siècles, et l’alimentent encore, à l’orée du 21ème siècle. Ses disciples…

Lui-même, parlant d’eux, disait qu’ils formaient la ‘Famille de Marie’ une Famille que nous appelons aujourd’hui plus volontiers la ‘Famille marianiste’. On m’a demandé de parler de «Chaminade, fondateur d’une famille spirituelle, la Famille marianiste », et d’analyser « l’originalité » et la « valeur permanente» de son initiative. Autrement dit : Chaminade a-t-il encore quelque chose à dire aux hommes de notre temps ?

Je le ferai en étudiant successivement les aspects suivants de la question :

  1. la Famille marianiste, une famille qui s’expérimente et se manifeste au grand jour ;
  2. les origines de la Famille marianiste ou le temps de la conception ;
  3. les origines de la Famille marianiste ou le temps des réalisations ;
  4. la composition, ancienne et actuelle, de la Famille marianiste ;
  5. la spiritualité commune à chacune des branches qui la composent ;
  6. une même mission pour tous ;
  7. l’originalité et la valeur de la pensée et de l’action du Bienheureux, un homme pour notre temps.

Je parlerai de notre « maître spirituel » à tous, membres de la Famille marianiste, et de son oeuvre, en tant que laïc marianiste dont la vie, personnelle, familiale, ecclésiale et professionnelle – d’enseignant et d’écrivain -, a été comme irriguée par la spiritualité qu’il nous a léguée.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, regardons d’abord et en toute simplicité

La Famille marianiste comme Famille qui s’expérimente et se manifeste au grand jour

Pour s’expérimenter, les familles humaines ont besoin de se retrouver à l’occasion, par exemple, de fêtes familiales ou autres célébrations. C’est aussi à ces occasions- là qu’elle se rendent visibles, qu’elles se manifestent. Pour la Famille marianiste, l’occasion la plus récente qui lui a été donnée de s’expérimenter et de se manifester a été la béatification de son Fondateur par le pape Jean Paul II le 3 septembre 2000 place St Pierre, à Rome.

Ce jour- là, plus de quatre mille personnes se sont retrouvées pour trois jours, venues des quatre coins du globe : Japon, Corée, Inde… ; Canada, USA, Chili, Argentine.. ; Irlande, France, Espagne, Autriche, Italie… ; Congo, Côte d’Ivoire, Togo, Kenya… Quatre mille personnes – un peu moins de la moitié de la Famille marianiste répandue à travers le monde -, qui se reconnaissaient grâce à leurs signes distinctifs, se saluaient, se réjouissaient. Le 2 septembre au soir, dans la cour du Collegio Santa Maria, elles s’étaient regroupées pour une veillée-célébration des plus festives.

Le 3, ce fut le rendez-vous place St Pierre. Et le 4, toutes se sont rassemblées pour une messe d’action de grâces à St-Paul- hors- les-murs. Une messe fameuse, si j’ose dire, qui a vu des engagements des membres de toutes les branches de la Famille, et un envoi en mission qui rassembla autour de l’évêque célébrant, dans le choeur, les responsables de chacune des quatre branches de notre Famille.

Une expérience unique pour les participants, et une manifestation à la face de l’Eglise et du monde, manifestation qui s’est renouvelée lors du concert spirituel à St- Louis des Français, avec la création de la ‘cantate Chaminade’, et qui a trouvé écho dans toutes les parties du monde, à l’occasion des célébrations d’action de grâces organisées ici et là, et notamment aux deux lieux-berceau de la Famille marianiste, je parle de Saragosse, en Espagne, et de Bordeaux, en France.

Et puisque je parle de lieux-berceau, venons-en au temps des origines de cette Famille.

Des origines communes des quatre branches de la Famille marianiste, ou le temps de la conception

On sait que, par suite de la Révolution française dont il avait refusé de signer la ‘Constitution civile du clergé’, le prêtre Guillaume Joseph Chaminade, après avoir exercé quelques années durant son ministère dans la clandestinité à Bordeaux, dut partir, muni d’un passeport d’agriculteur, vers l’Espagne où il vécut trois années d’exil, de 1797 à 1800.

Il est arrivé à Saragosse, en Aragon, le soir du 11 octobre 1797, et donc en la vigile de la fête de Notre-Dame del Pilar. Les premières vêpres venaient de commencer à la Basilique : ce sera le premier rendez-vous de Chaminade avec Marie à Saragosse, le premier rendez-vous dans la Sainte Chapelle, devant la petite statue de Notre-Dame élevée sur le pilier. Il y en aura beaucoup d’autres.

C’est que les prêtres exilés n’ont le droit ni de prêcher, ni d’enseigner le catéchisme, ni même de confesser. Ils sont donc dans un état de grande disponibilité et ils ont tout le temps de méditer sur le sort du christianisme en France et, dans l’attente d’un éventuel retour dans leur pays, d’élaborer ensemble des plans de rechristianisation adaptés aux temps nouveaux. Ils ont aussi du temps pour prier.

Guillaume-Joseph Chaminade sait bien qu’il ne suffira pas de rebâtir des structures, paroissiales ou autres, pour que la nouvelle évangélisation de la France puisse se faire. Aussi cherche-t-il d’autres moyens, se laissant guider, comme le bon pape Jean, par les ‘signes du temps’.

Il n’est pas non plus un illuminé qui espérerait je ne sais quelle solution miracle qui pourrait tomber d’en haut. Pour lui, rien ne surgit ex nihilo, tout est profondément enraciné dans la vie et l’histoire des hommes. Tout, et donc aussi d’éventuels projets de nouvelle évangélisation de son cher pays. C’est ainsi qu’il garde en mémoire ce qu’il a lui-même vécu et expérimenté à Mussidan, alors qu’il y était étudiant et puis jeune prêtre, à partir de 1785.

Dès 1776, il avait été membre agrégé de la «Congrégation des prêtres et ecclésiastiques sous le titre de saint Charles » (congrégation locale de Mussidan), et il savait donc que l’on ne peut rien faire tout seul et, comme il le dira plus tard, qu’ un chrétien isolé est un chrétien en danger. Sans doute avait- il eu connaissance également des anciennes « congrégations » des Jésuites. Rien de tel qu’une « congrégation », un « rassemblement » de chrétiens, pour être plus fort dans la foi et plus éloquent dans le témoignage. Aussi avait- il dès 1785 élaboré un « plan de la Congrégation » à établir un jour1.

Aussi se montra-t- il plus qu’accueillant aux projets d’un jeune homme, Bernard Dariès, autrefois jeune professeur de philosophie à Mussidan, à présent exilé comme Chaminade et qui faisait circuler un texte qui ne pouvait que retenir l’attention de ce dernier. Dans ce texte, Dariès préconisait la fondation d’une « compagnie de Marie » (lui- même avait fait très tôt une ‘consécration à la Vierge’), d’une ‘société de Marie’ qui, au départ, rassemblerait douze prêtres, « pour la pierre fondamentale de cet édifice spirituel, en l’honneur des douze étoiles qui couronnent la Reine des Anges au ciel, comme il paraît dans l’Apocalypse »2.

Dariès préconisait une «consécration à la Sainte Vierge » dont l’usage serait à répandre parmi « les enfants, les vieillards, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les nobles et les roturiers », tous appelés à former « le peuple de la Sainte Vierge »3. Bernard Dariès mourra jeune, mais Chaminade entendra dans les échos que suscitaient en lui les projets du jeune homme comme une première réponse du Ciel à ses instantes prières.

Déjà il songe à demander au pape le titre de « missionnaire apostolique », afin de pouvoir évangéliser au-delà des structures traditionnelles des paroisses, sous la responsabilité directe des évêques. Et ce qu’il appellera plus tard son ‘inspiration’ germe progressivement en lui.

J’en emprunte la formulation au P. Vincent Gizard: il lui faudrait « rassembler les jeunes et les adultes dans une union sans confusion, pour les former à la vraie foi, les lancer dans une mission permanente qui aurait pour tâche de propager la Bonne Nouvelle par contagion, les inciter à parcourir tous les chemins qui mènent à la sainteté ; ce beau programme pouvait être entrepris rapidement, sous les auspices de la Vierge Immaculée et sous la forme déjà ancienne, mais renouvelée, de la congrégation »4.

Un jour, alors qu’il est en prière, il lui est même donné une sorte de vision : il voit se rassembler autour du pilier de Marie, à Saragosse, des jeunes gens de toutes origines venus se mettre à sa disposition pour l’assister dans sa mission. Il en parlera plus tard à ses disciples et rien ne nous interdit de croire que cette vision, qui lui fut donnée à la veille de son retour en France, concernait l’ensemble de la famille spirituelle qu’il allait susciter au lendemain de son retour, courant novembre 1800.

Des origines communes aux quatre branches de la Famille marianiste ou le temps des réalisations

Tout commença le 8 décembre 1800. Chaminade venait d’ouvrir un oratoire au 7, rue Armand Miqueux à Bordeaux, et c’est là qu’avec une poignée de jeunes gens il fonda la nouvelle « Congrégation ». Lui qui ne cessait de répéter «nova bella elegit Dominus », ce que le P. Vincent Gizard traduit librement par : « à situation nouvelle, tactique et méthode nouvelles »5, le voici créant un ‘mouvement’ – au sens actuel du terme – qui, pour le moins, s’inscrivait dans une modernité certaine.

C’est en effet sur le peuple des laïcs que Chaminade s’appuie pour commencer, un peuple accepté dans sa diversité : jeunes gens, jeunes filles, pères et mères de famille, roturiers et nobles, pauvres et riches… De ses congréganistes, il fait des missionnaires permanents, des témoins de la foi, là où ils vivent. Pour leur permettre ce témoignage, il les forme à la prière et les aide, par de fréquentes réunions, à approfondir leur foi. De plus, il leur fait faire alliance avec la Femme, la Vierge Marie : comme s’il les plaçait sous sa bannière.

Ce fut fait dès le 2 février 1801 pour les douze premiers jeunes gens qui, ce jour- là, firent leur consécration-alliance avec Marie, fondant ainsi officiellement, en quelque sorte, la Congrégation. Ensuite les choses allèrent très vite.

Dès le 25 mars suivant, les premières jeunes filles s’engagèrent à leur tour, sous la conduite, en quelque sorte, de Mlle de Lamourous, la fondatrice, à Bordeaux, de l’œuvre de la Miséricorde. L’année 1802 vit le renforcement de la toute jeune « œuvre » avec une initiative en faveur des adolescents de Bordeaux.

Vers Noël naquit l’« agrégation des Pères de famille », à laquelle pouvaient aussi adhérer les célibataires d’au-delà de 36 ans. 1804 vit se former le groupe des Mères de famille sous le nom des « Dames de la retraite ». A tout ce bel édifice s’ajouta enfin, début 1805, la division des prêtres désireux de rejoindre la Congrégation.

La progression de ce tout nouveau mouvement de laïcs fut assez fulgurante. Très rapidement, dit le P. Vincent Gizard, il furent soixante, et puis cent (moins d’un an après la fondatio n), et puis trois cents…

Selon les auteurs du tome I des Ecrits et Paroles, publié sous la direction d’Ambrogio Albano, il y avait, dès 1803, 150 jeunes gens et 150 jeunes filles, des postulants au nombre de 150 également, et une quinzaine de pères de famille. Leurs engagements – outre le témoignage de foi qu’ils sont tous appelés à donner – étaient multiples.

On peut dénombrer l’oeuvre du relèvement des prostituées, l’engagement auprès des petits ramoneurs venus d’Auvergne, dont la misère physique et morale était extrême, des entreprises d’alphabétisation, la diffusion des « bons livres » (ce que nous pourrions appeler aujourd’hui la ‘littérature d’inspiration chrétienne’), la visite des malades et des prisonniers… On le voit, d’emblée, les disciples de Cha minade s’engagent auprès des jeunes, des petits et des pauvres.

En août 1804, le siège de la Congrégation avait été transféré à la chapelle de la Madeleine, rue Canihac, dont Chaminade est nommé desservant.

Quelques années plus tard, en 1808, Chaminade fut mis en relation avec une jeune fille d’Agen, Mlle Adèle de Batz de Trenquelléon. N’avait-elle pas, de son côté, suscité autour d’elle une « Petite société » en de nombreux points comparables à la congrégation du P. Chaminade ? Avec l’accord de Mlle de Trenquelléon, la Petite société intégra la Congrégation de Bordeaux, ce qui favorisa l’expansion de cette dernière et, de manière encore secrète, préparait l’avenir.

Le P. Chaminade suivait les affaires avec une extrême rigueur, multipliant la rédaction de règlements les plus divers sur lesquels nous n’insisterons pas ici. Il prêchait également des retraites à ses congréganistes : ses notes sont là pour en témoigner6 C’est alors que survint la première grande épreuve.

Après l’arrestation en 1809 d’un membre de la Congrégation et la perquisition de la chambre du P. Chaminade, la Congrégation fut purement et simplement supprimée, par ordre de Fouché, ministre de la police impériale. Et il faudra attendre 1815 et la chute de l’Empire pour la voir à nouveau autorisée.

« Tout est grâce », dira un jour Thérèse de Lisieux. Chaminade et sa Congrégation interdite purent assez rapidement l’expérimenter. C’est là que nous allons trouver l’origine de la seconde branche de la Famille marianiste (la première étant bien évidemment, par ordre historique de fondation, celle des laïcs, on l’aura compris).

Depuis quelques temps déjà, des Congréganistes avaient émis, auprès de leur Directeur, le P. Chaminade, le souhait de vivre autrement les exigences évangéliques, en s’engageant par exemple, tout en restant dans le monde, par des voeux.

L’impossibilité de se retrouver désormais, à cause de l’interdiction de la Congrégation, les conduisit à accélérer leur démarche. Et c’est ainsi que, dans la clandestinité, se fondèrent deux groupes nouveaux dans la Congrégation : celui des Congréganistes qui vivent les conseils évangéliques, et celui des Congréganistes engagés dans la vie religieuse tout en demeurant dans le monde.

Nous ne parlerons pas ici des premiers. Pour les seconds (je devrais dire les secondes, puisqu’il s’agit surtout de jeunes filles), Chaminade jeta sur des feuilles volantes des ébauches de «règle de vie »7. Il y est question – dans la formule des voeux par exemple8 -, de promesses de chasteté et d’obéissance prononcées pour une durée de trois mois.

Ce qui est frappant, c’est l’orientation missionnaire de ce projet, le but étant « la multiplication des chrétiennes ». Toujours le même souci chez Chaminade, le missionnaire apostolique, qu’il s’agisse des laïcs ou de ce qu’on appelle «l’Etat » et qui, plus tard, donnera un ‘institut séculier’ dont nous reparlerons.

Voici donc l’esquisse de la seconde branche de la Famille marianiste. La troisième se préparait, elle aussi, depuis quelque temps.

Très jeune déjà, Adèle de Batz de Trenquelléon manifestait, dans la région d’Agen où elle dirigeait la troisième division de la Congrégation, son intention d’épouser la vie religieuse. Au temps de son exil, elle avait découvert le Carmel et manifesté le désir de devenir carmélite. Depuis sa rencontre avec la Congrégation et M. Chaminade, son désir avait évolué.

Dès la fin d’avril 1816, écrit Vincent Gizard, «Adèle de Trenquelléon est prête à entrer avec ses amies dans le couvent de l’ancien Refuge qu’elles viennent de louer. Il faudra encore attendre un bon mois avant la réalisation du ‘cher projet’, comme elles l’appelaient9 ». Ce sera donc le 25 mai 1816 que l’évêque du lieu, Mgr Jacoupy, leur donna et sa bénédiction, et un confesseur en la personne de M. Mouran. Restait une difficulté majeure : celle des voeux, les voeux solennels étant impossibles à prononcer dans la France post-révolutionnaire et le Vatican n’en reconnaissant point d’autres, pour les femmes en particulier. Chaminade, avec beaucoup d’audace, contourna la difficulté.

Une fois l’autorisation obtenue de l’évêque d’ouvrir une classe avec un tout petit nombre d’élèves et son accord enfin donné aux religieuses, en décembre 1816, de revêtir l’habit, après l’installation dans le couvent des Orphelines au début de l’année 1817, Chaminade lui- même, à l’issue d’une retraite prêchée par M. Mouran, reçut dans le secret du confessionnal, vers neuf du soir, ce 25 juillet 1817, les engagements perpétuels des neuf premières « Filles de Marie », comme on les appelait alors.

Quand il quitta Agen ce soir-là, la troisième branche de la Famille marianiste, celle des religieuses, était fondée. Des religieuses issues de la Congrégation, et d’emblée destinée, selon Sr Marie-Joëlle Bec10, à être des animatrices des groupes de laïcs.

La fondation des religieux marianistes de la ‘Société de Marie’, quatrième et dernière branche de la Famille marianiste, ne devait pas tarder. Elle est déclenchée par la demande d’un jeune congréganiste, M. Lalanne, qui souhaite vivre d’un «genre de vie et d’œuvres qui ressemble à la vie et aux oeuvres mêmes du directeur de la Congrégation »11. « C’est là ce que j’attendais depuis longtemps, s’exclama Chaminade à cette demande, Dieu soit béni ! Sa volonté se manifeste et le moment est venu de mettre à exécution le dessein que je poursuis depuis trente ans qu’il me l’a inspiré ».

On soulignera encore, chez lui, cette permanente attention aux signes des temps. Cette rencontre se situe le 1er mai 1817. Le Bienheureux proposa son projet à quelques autres jeunes gens qu’il sentait prêts et, le 2 octobre 1817, ils furent cinq autour du fondateur, cinq qui se préparèrent à prononcer leurs premiers voeux le 11 décembre suivant. Leur mission consisterait dans « l’éducation de la jeunesse…, les missions, les retraites, l’établissement et la direction des congrégations ».

Le 5 septembre 1818 enfin, ils furent tout un groupe à s’engager soit temporairement, soit définitivement. La «Société de Marie » était née et, à Agen, mère Adèle pouvait dire : « Notre bon Père a formé à Bordeaux, sous l’autorisation de Mgr l’archevêque, une petite communauté de religieux de notre ordre . Ils sont encore très peu nombreux mais bien édifiants ; on les appelle la ‘Société de Marie’. » L’ordre dont il s’agit, selon les propres termes de Jean-Baptiste Lalanne, se nommait l’Institut de Marie.

La Famille marianiste était à présent au complet : laïcs marianistes ayant servi de point d’appui à Chaminade; « congréganistes religieuses » comme il les appelait lui-même, regroupées dans l’Etat ; religieuses marianistes encore appelées Filles de Marie et, enfin, religieux marianistes formant la Société de Marie. Tous sont nés d’une seule et même oeuvre, la Congrégation, au service de laquelle et les unes et les autres ont été institués. L’Histoire allait cependant provoquer bien des bouleversements…

La composition et l’organisation de la Famille marianiste

Une Famille exposée aux atteintes du temps

L’Histoire fit que cette belle Famille éclata plus ou moins. Sans vouloir entrer dans des détails, on peut dire pourtant que, une fois que les religieux eurent privilégié l’enseignement comme moyen d’apostolat, ils négligèrent la congrégation, au point que celle-ci se vit réduite à la portion congrue : il n’en resta qu’une association pieuse qu’on proposait aux élèves dans les institutions et collèges marianistes et que j’ai moi-même expérimentée dans les années 1950. Quant à l’Etat, il disparut purement et simplement… jusque vers le milieu du vingtième siècle.

Les religieuses elles-mêmes empruntèrent des voies qui les éloignèrent de plus en plus des religieux qui finirent par se sentir les seuls « marianistes » sur terre ! Ainsi arrive-t- il que la vie malmène les plus belles institutions.

Il faudra attendre la seconde moitié du vingtième siècle pour que la Famille marianiste revive et se reconstitue. Pour de nombreuses familles spirituelles, c’est après le concile Vatican II et à l’invitation de ce dernier qu’on est revenu au charisme originel des Fondateurs. Pour la Famille marianiste, il n’en est pas allé de même, pas tout à fait.

Il y a eu en son sein – et tout spécialement parmi les religieux -, des «prophètes » (appelons-les ainsi) qui sont peu à peu revenus, avec une belle audace et beaucoup d’esprit (d’Esprit Saint) aux intuitions premières de Chaminade.

Et c’est ainsi que l’on verra renaître – naître enfin ? -, vers 1960, ce qu’on appelait autrefois ‘l’Etat’ et qui devint l’Alliance mariale, une ‘alliance’ au sein de laquelle se retrouvent des personnes qui, tout en restant dans le monde, ont fait des vœux de religion. Une sorte d’ « institut séculier », en somme.

C’est ainsi qu’on verra renaître, vers 1962, l’ancienne Congrégation, en général sous le nom de ‘Fraternités marianistes’. J’ai moi- même été associé de très près à cette renaissance que le Concile Vatican II viendra encourager et fortifier.

Alors, qu’en est- il de la Famille marianiste aujourd’hui ?

La Famille marianiste aujourd’hui : composition et organisation

Aujourd’hui, la Famille marianiste comprend environ 9000 personnes à travers le monde, établies dans plus de trente pays différents. Elle se compose de nouveau de ses quatre branches originelles et qui sont, selon l’ordre historique d’apparition :

– les Communautés Laïques Marianistes (ou CLM) appelées dans certains pays, comme la France ou l’Espagne, les ‘Fraternités marianistes’. Reconnues récemment par le Vatican comme «association privée de fidèles laïcs », on les retrouve, au nombre de 6000 à 7000, dans les cinq continents, dans des pays aussi différents que le Canada, les USA, le Pérou ou le Chili ; ou encore la Corée ou l’Inde ; l’Australie ; l’Autriche, l’Italie, l’Irlande, l’Espagne, la France ; le Congo, le Togo… etc. Elles se sont la plupart du temps (mais pas toujours) développées à proximité de communautés marianistes, de religieuses ou de religieux ;

– L’Alliance Mariale, reconnue par l’épiscopat pour le moment, de quarante à cinquante membres environ, et que l’on retrouve dans trois ou quatre pays, dont, surtout la France, le Chili et des pays africains ;

– Les Religieuses marianistes, au nombre de quatre cents, sont présentes en Europe (Espagne, France, Italie), au Japon, aux Etats-Unis, en Corée et en Afrique.

– Les Religieux marianistes enfin, au nombre de 1500 – 1600 environ (1538 si mes relevés sont exacts) qui sont à l’oeuvre dans plus de trente-trois pays dont – parmi ceux que je n’ai pas encore nommés- l’Argentine, la Colombie, le Brésil… : la Suisse ; la Tunisie ; le Kenya, le Malawi, la Zambie…

Voici donc pour la composition actuelle de la Famille marianiste. D’aucuns rêvent d’ajouter à ces quatre branches de l’arbre marianiste une cinquième, qui serait celle des membres du personnel en activité dans les oeuvres marianistes, qui ne font pas partie desCLM. Il me semble personnellement que ce serait une erreur : ces personnes sont des laïcs et ne peuvent donc relever que de la branche des laïcs, qu’il sera peut-être 0nécessaire de subdiviser un jour pour leur faire une juste place. On voit à ces possibilités d’évolution que la Famille marianiste est une réalité bien vivante.

Pour ce qui est de l’organisation, la Famille marianiste s’est dotée d’une structure qui nous paraît des plus intéressantes : il s’agit de la structure du Conseil de Famille qui, tant au plan international que dans les différents pays, rassemble en son sein les responsables de chacune des branches de la Famille. Les Statuts de ce Conseil affirment par exemple que la Famille marianiste « se conçoit… comme une famille spirituelle qui unit laïcs, religieuses et religieux sur un pied d’égalité » ; que « la garantie de l’identité de chaque branche réside dans son union avec les autres » ; que « la réalisation de la Famille marianiste fait croître chaque branche en identité et fécondité ».

Ils soulignent donc une étroite interdépendance entre les branches, dans une « union sans confusion », comme aimait à dire le Fondateur. En ce qui concerne les compétences de ce Conseil de Famille, il est stipulé qu’il a « un pouvoir de décision pour les idées ou actions communes décidées à l’unanimité par le Conseil mondial de la Famille marianiste, considérant les autres points non décidés à l’unanimité comme des recommandations ».

On le voit, il s’agit bien d’une institution originale dont s’est dotée une Famille tout entière inspirée ou, mieux, animée, par une spiritualité commune, qui nous semble originale elle aussi.

Une spiritualité commune à chacune des branches qui composent la Famille marianiste

Guillaume-Joseph Chaminade, en effet, a laissé aux siens, à travers ses nombreux écrits adressés tantôt aux uns, tantôt aux autres, quelque chose comme une «méthode spirituelle » pour tous.

D’après le P. Jean-Baptiste Armbruster, sm, on peut distinguer trois étapes dans l’élaboration de cette « spiritualité ».

Durant une première période – 1815-1828 -, «avec un certain esprit de systématisation », Chaminade a proposé à ses disciples ce qu’ils ont appelé « la méthode des vertus » : un ‘système’, comme on a dit parfois, « destiné à rendre la personne plus libre, à l’ouvrir à une meilleure connaissance d’elle-même en vue de suivre le Christ dans sa vie d’amour de Dieu et du prochain durant sa vie terrestre. » Il s’agit surtout de ‘vertus morales’ que le fondateur répartissait entre les vertus de préparation, les vertus d’épuration et les vertus dites de consommation.

Dans les vertus de préparation, il place les cinq silences (parole, comportement, esprit, mémoire, passions) qui favorisent la maîtrise de soi, le recueillement et le support des mortifications, comme moyen «d’humanisation et de divinisation des difficultés inhérentes à la vie humaine ».

Les vertus d’épuration sont destinées à libérer le disciple des obstacles à la sainteté, obstacles intérieurs (faiblesse, mauvais penchants) ou extérieurs (contrariétés, suggestions du monde, tentations).

Les vertus de consommation enfin permettent de cultiver l’humilité et la modestie,l’abnégation de soi- même et la pauvreté.

Ces vertus, inspirées de la Règle de Saint Benoît et de l’Ecole française de spiritualité, ne sont évidemment qu’un point de départ, une mise en condition. Elles ne sont que la première étape. Il ne faut pas en faire le centre ou le ‘noyau dur’ de la spiritualité chaminadienne.

Au cours d’une seconde période – à partir de 1828-29 -, Chaminade entraîne son disciple sur un chemin autrement plus important. Il s’agit à présent du coeur même de la foi qu’il convient de découvrir, et ce grâce à la « foi du cœur ».

C’est ainsi qu’il souligne l’importance du Credo, source de toute vie de foi. Et il invite les siens à revenir sans cesse sur ce Credo, jusqu’à faire oraison avec lui.

Il les invite également à transformer leur foi en « foi du cœur », en « foi d’amour », comme il aimait à dire. « La foi du cœur fait aimer ce que l’on croit » et elle transforme en profondeur le regard du croyant et sur Die u, et sur le monde, et sur lui-même. La foi ne peut donc aller sans l’amour (charité) et « l’espérance apporte à la foi du coeur une ,nouvelle dimension : la perspective eschatologique ». Elle est une véritable «relation d’amour » avec les personnes divines, Père, Fils et Esprit Saint.

Il s’agit donc d’une pressante invitation à approfondir sa foi (à travers l’approfondissement des vertus théologales) en vue d’une conformité plus grande au Christ ressuscité.

Une troisième période, moins facile à situer dans le temps parce qu’étroitement imbriquée à la seconde (elle prend forme cependant aux alentours de 1834), invite à aller encore plus loin. Chaminade veut désormais orienter « la vie spirituelle des siens vers la conformité la plus parfaite avec Jésus, fils de Marie ». Cette conformité apparaît comme le couronnement de toute la ‘méthode spirituelle’ du P. Chaminade.

Les racines de cette conformité, il les trouve dans les Ecritures elles-mêmes et il les développe longuement dans ses écrits.

Pour que cette conformité puisse croître en nous, le Fondateur nous propose tout d’abord « d’entretenir dans notre coeur une relation privilégiée d’admiration et d’amour envers Jésus-Christ, Fils de Dieu devenu Fils de Marie pour sauver toute la création »; il nous propose ensuite d’ « aimer à nous tenir, avec la Mère de Jésus, son disciple bien aimé et toute la famille marianiste, près du Christ en croix », parce que le mystère pascal est le coeur de toute vie de conformité à Jésus ; il nous invite enfin à nous engager en Eglise, ensemble, à développer un monde plus fraternel.

Et c’est Marie, la Mère, qui va nous rendre de plus en plus conformes à son Fils, elle qui «y correspondait avec une entière et parfaite fidélité ». C’est avec Marie et en Marie que nous avons à travailler à cette conformité, puisque « c’est dans le sein de Marie que Jésus-Christ a bien voulu se former à notre ressemblance (et que) c’est là pareillement que nous devons nous former à la sienne »12.

Chaminade nous engage sur la voie – non de la perfection – mais de la sainteté.

N’est-elle pas le but ultime de toute vie chrétienne ? Et il nous engage à présenter au monde « le spectacle d’une peuple de saints » – car, dans ce monde, la Famille marianiste a une mission à remplir.

Une même mission pour tous

La Famille marianiste doit être, dans le monde, un vivant témoin de l’incomparable amour de Dieu pour les hommes, un témoin «contagieux », d’où l’importance précisément de présenter au monde le spectacle d’un peuple de saints. En effet, cet amour dont nous brûlons et qui nous brûle, n’est- il pas la Bonne Nouvelle que Jésus le Christ est venu annoncer aux hommes de tous les temps ?

Notre famille a donc une vocation essentiellement missionnaire et Chaminade ne cessait de répéter : «Nous sommes tous missionnaires » et, dans sa lettre fameuse du 24 août 1839, il ajoutait que le témoignage de ses disciples doit atteindre «toutes les classes, tous les sexes et tous les âges, mais le jeune âge et les pauvres surtout »13.

Il savait aussi que, cette mission – si grande, si magnifique fût-elle, comme il le dit lui-même -, nous n’aurions jamais la force de l’accomplir par nos seuls moyens.

Aussi nous propose-t- il de faire alliance avec Marie, dont les conférenciers précédents ont souligné l’importance dans toute sa spiritualité.

Il était convaincu que, devant « la grande hérésie régnante qu’est l’indifférence religieuse, qui va engourdissant les âmes dans la torpeur de l’égoïsme et le marasme des passions »14, la puissance de Marie n’est pas diminuée… », qu’ « elle est, aujourd’hui comme autrefois, la Femme par excellence, cette Femme promise pour écraser la tête du serpent », et qu’ « à elle est réservée de nos jours une grande victoire », qu’à « elle appartient la gloire de sauver la foi du naufrage dont elle est menacée parmi nous »15.

Il nous faut donc « offrir à Marie nos faibles services, travailler à ses ordres et combattre à ses côtés ». Chaminade demande à sa famille d’être prête «à voler partout où elle nous appellera… pour étendre le royaume de Dieu »16.

Voilà la raison pour laquelle il nous propose de contracter alliance – ce sont des termes qu’il emploie -, avec elle. « Ce contrat est sacré, s’écrie-t-il, il est fécond en bienfaits pour nous ». (Il s’agit de bien autre chose que d’une consécration de pure dévotion à la Vierge !) Voilà la raison pour laquelle il a donné comme devise à ses disciples le mot de Marie aux servants à Cana : « Tout ce qu’il vous dira, faites- le ! »

Cette mission, nous ne pourrions l’exercer autrement qu’en Famille marianiste.

Les Statuts du Conseil de Famille le précisent en ces termes : « la vocation missionnaire à laquelle (la Famille marianiste) est appelée se réalise pleinement quand les quatre branches unissent leurs efforts ; par là elles se découvrent chacune comme étant partie d’une famille qui va au-delà de chacune d’elles et les invite à travailler ensemble ».

On comprendra que nous ayons pu affirmer que les propositions de Chaminade sont d’une étonnante nouveauté et d’une valeur qui n’a pas cessé d’être actuelle.

L’originalité et la valeur de la pensée et de l’action du Bienheureux Chaminade, un homme pour notre temps

De son vivant, Chaminade lui- même s’était fait interpeller, en 1824, sur la solidité et la valeur des « nouveautés » qu’il avait introduites dans l’Eglise, et notamment en ce qui concerne la Congrégation17. Les questions portaient alors surtout sur la composition de la Congrégation, réunissant des personnes de tous âges et de toutes conditions, et sur le fait de détourner, paraît- il, des fidèles de leur paroisse.

Ce n’est pas le lieu de reprendre ici les réponses de Chaminade, mais nous pourrions cependant en citer une, concernant la mission ou plus précisément l’évangélisation par les laïcs. Avant la Révolution, le témoignage était davantage réservé aux clercs. «A l’époque de renouvellement où nous sommes, dit Chaminade, la religion demande autre chose de ses enfants. Elle veut que tous, de concert, secondent le zèle de ses ministres et … travaillent à la relever… Chaque Congrégation est une mission perpétuelle. »

A travers cette seule réplique sont visibles et l’originalité du Fondateur et sa valeur pour notre temps. Son caractère de prophète aussi.

Ne m’a-t-on pas répondu, à moi personnellement, il n’y a pas si longtemps (c’était cependant avant Vatic an II) que l’annonce de l’Evangile était une affaire de clercs ? Jean Paul II ne pense certes pas de même, lui qui, lors de la béatification, a proposé Chaminade comme modèle aux fidèles laïcs, les invitant à inventer, comme lui, de nouvelles manières d’annoncer la Bonne

Nouvelle aux hommes d’aujourd’hui, et surtout à ceux qui sont loin de l’Eglise.

En montrant de quelle manière Chaminade est pour nous, aujourd’hui, un maître et un modèle, je compte bien établir et la solidité et la valeur actuelle de ses propositions. Parmi ces propositions, j’en retiendrai sept, que je qualifierai de Sept Appels de Chaminade. Des appels lancés avec une grande audace. Chaminade, aujourd’hui comme hier, ose l’à-venir.

Le premier appel nous invite à entrer résolument dans le monde de notre temps, comme il le fit, lui, pour le sien.

Lui qui écrivait, dans une lettre de 1830, qu’il faut « faire attention au monde où nous sommes », il a su utiliser jusqu’aux apports de la Révolution française – et jusqu’à sa devise : liberté, égalité, fraternité – , en fondant la Congrégation ou ses Ordres religieux (union de tous – sans confusion -, égalité de tous [dans la Société de Marie par exemple], fraternité). Selon le P. Otaño, il y voyait « un vent de régénération en accord avec l’Evangile », sachant bien par ailleurs que « l’Evangile est encore praticable aujourd’hui comme il y a 1800 ans».

Tout cela, il l’a fait dans la logique qui était la sienne, à savoir une logique de l’Incarnation. Selon le P. Roten, tout marianiste devient à son image un «obsédé de l’incarnation », plongé au coeur de la réalité de son temps.

Pour mieux faire pénétrer l’Evangile dans le monde qui était le sien, il a su avoir recours, selon le P. Benlloch, à une ‘technique apostolique de choc’, imaginant une structure nouvelle et souple (la congrégation), imaginant (comme le fera l’Action Catholique plus tard) une évangélisation du milieu par le milieu et mettant au service de cette évangélisation des idées neuves : selon le P. Benlloch, il s’agit d’une « révolution à l’intérieur de l’Eglise, d’une révolution au divin… », grâce à « une stratégie d’expansion sans peur ni réserve », une stratégie qui a recours, selon Benlloch toujours, à « la contagion du bien à travers des ondes expansives », … à une méthode « d’irradiation, de captation, d’intégration ». Quelle audace, vraiment ! Saurons-nous oser, comme lui l’a fait ?

Le second appel illustre bien cette audace.

Le second appel nous invite à prendre appui, aujourd’hui comme hier, sur les laïcs.

Selon le P. David Fleming, Chaminade eut en effet une intuition géniale. «Il a commencé avec un groupe de laïcs et, (avec eux), il a persévéré pendant de longues années, en s’adonnant entièrement à leur mouvement », malgré les critiques qui ne lui ont pas manqué : il perdait son temps, il risquait de diviser…, ne valait- il pas mieux investir toutes les énergies dans de vieilles méthodes qui avaient fait leur preuve ?

A ces critiques, Chaminade répondit, en 1824 (après un quart de siècle donc d’action avec le laïcat), qu’il était convaincu que « les leviers qui remuent le monde ont, en quelque manière, besoin d’autres points d’appui », et, ces points d’appui, il les trouvait, lui, dans le dynamisme des laïcs. De ce fait, Chaminade peut apparaître aujourd’hui comme « l’un des grands patrons du rôle des laïcs dans l’Eglise ».

Ces laïcs, à qui il a appris à s’organiser en petites communautés vivantes de foi et d’action (à l’image des communautés de la primitive Eglise), il leur a laissé quelques consignes fortes et un esprit, l’ « esprit de famille », un esprit fait de respect, d’accueil, d’écoute, de connaissance de l’autre, dans l’amour et la liberté. Parmi ses consignes (qui concernent aussi bien ses disciples religieux), en voici deux : « L’isolement est une faute pour un chrétien » ; «que la foi soit votre force ». Cette dernière nous introduit directement au troisième appel de Chaminade.

Ce troisième appel est un appel à rester debout grâce à la colonne 0vertébrale de la foi.

J’y insisterai moins, ayant déjà parlé de l’importance de la foi dans la spiritualité de Chaminade.

Rappelons simplement que la foi a toujours été au centre de son enseignement, non pas seulement une foi intellectuelle, mais cette ‘foi du coeur’ déjà évoquée, cette « foi d’amour », comme Chaminade l’appelle, et qui change toute la vie du croyant.

La foi sur laquelle il invite ses disciples à s’appuyer est une foi profondément trinitaire : le temps de Chaminade n’était pas si loin du nôtre, en ce qu’il était marqué par le philosophisme et le vague déisme qui en avait résulté pour beaucoup, alors que notre temps souffre d’une religiosité vague à la divinité indéterminée. Pour Chaminade, « la trinité est le plus auguste de nos mystère », comme l’a rappelé également Jean Paul II à travers la préparation et la célébration de l’année jubilaire.

Le quatrième appel de Chaminade est un appel à faire alliance avec Marie, avec la Femme qui est aussi la Mère de Dieu.

Selon le P. Fleming, Chaminade voyait en Marie « beaucoup plus qu’un objet de piété conventionnelle » ; il savait qu’ « elle est le chemin qui nous conduit vers son Fils, … la source d’un dynamisme qui nous fait participer pleinement, en alliance avec elle,… à sa mission ». Pour lui, Marie « nous inspire le dévouement et l’engagement auprès de nos frères et de nos soeurs contemporains ».

Malgré le merveilleux chapitre VIII de Lumen gentium (Vatican II), nos contemporains sont loin d’avoir découvert pleinement le rôle de Marie, il est assez de comportements ou de manifestations pour en témoigner.

Nous avons déjà parlé de l’alliance que le disciple de Chaminade est appelé, aujourd’hui comme hier, à contracter avec Marie. Une alliance au caractère baptismal nettement marqué ; une alliance ecclésiale et, enfin, une alliance apostolique, c’est-àdire qui ne va pas sans le témoignage. Une alliance dynamique donc qui, tout en contribuant à notre ‘conformité avec le Christ’, reste ouverte sur autrui et sur le monde.

C’est que le cinquième appel de Chaminade est précisément l’appel à être témoins, missionnaires, auprès de ceux qui sont les plus éloignés (pour reprendre les mots de Jean Paul II).

Nous savons déjà ce qu’il disait : « vous êtes tous missionnaires, chaque congrégation est une mission permanente » et, aux curés de paroisses : « je forme des chrétiens pour que vous ayez des paroissiens ». Car l’action de Chaminade n’a jamais visé à autre chose qu’à engager le nouveau chrétien dans le champ de célébration et d’action apostolique de sa communauté.

La mission, et nous avons déjà beaucoup insisté sur cet appel, était au coeur de ses fondations. «Multiplier les chrétiennes » était le but qu’il fixait à ses disciples femmes, les soeurs de Mère Adèle par exemple. Multiplier les chrétiens reste notre ambition aujourd’hui. Mais saurons-nous le faire, oserons-nous le faire avec l’audace qui fut la sienne ?

Le sixième appel est un appel à se mettre au service des jeunes et des pauvres.

Nous avons vu comment Chaminade, en fidélité à l’Evangile, a engagé les siens au service des jeunes et des pauvres de son temps. Les jeunes sont aujourd’hui plus déboussolés que jamais et les pauvres surabondent.

Saurons-nous les rejoindre là où ils vivent, sans les juger, faire un bout de route avec eux comme fit le Christ avec les disciples d’Emmaüs, être jeunes avec les jeunes et pauvres avec les pauvres ?

Aurons-nous l’audace d’inventer de nouveaux chemins (Chaminade > caminare, cheminer) pour aller vers eux et rendre le Christ présent au milieu d’eux ?

Nous le saurons, si nous savons redécouvrir la prière, comme Chaminade nous y invite.

Son septième appel en effet – appel éminemment moderne – est un appel à être des femmes et des hommes de prière, des « femmes et des hommes-prière ».

Chaminade savait que, sans la prière, nous sommes perdus. Aussi nous invite-til, grâce à elle, à entrer dans le coeur même de la Trinité, en passant par Marie qui nous montre le Christ.

Il nous invite à nous immerger littéralement dans la présence de Dieu, à prier comme nous respirons, avec le Christ, sous le souffle de l’Esprit, d’une prière qui nous fait entrer dans cette « flamme d’amour » trinitaire dont il se plaisait à parler. Il nous invite à prier avec Marie, modèle de notre prière, et à prier Marie, Celle avec qui nous faisons alliance. Il nous invite à prier en Eglise…

Que notre prière soit celle d’un témoin « contagieux », au service des humbles et des petits (semblable à celle de la femme du magnificat), afin que « l’Amour soit aimé », comme le souhaitait déjà un François d’Assise.

Si la Famille marianiste, que nous avons tenté de vous présenter à travers son histoire et sa vie présente, sait répondre aux sept Appels de son Fondateur – des appels qui prouvent, si besoin est, la solidité et la valeur actuelle de son inspiration – , alors elle saura être, aujourd’hui, l’un des indispensables témoins dont le monde a besoin (Paul VI, Evangelii nuntiandi), un monde miné par l’indifférence (un peu comme au temps de Chaminade), un monde en quête (sauvage) de sens, un monde qui a froid – et ce jusque dans nos Eglises parfois frileuses à cause du péché de leurs enfants, comme les courageuses démarches de repentance du pape Jean Paul II nous l’ont montré.

Si la Famille marianiste a l’audace d’oser l’audace, à l’image de son Fondateur (dont la vertu de prudence était grande), si elle sait oser l’Amour, alors, pour elle comme pour l’Eglise et le monde, demain, l’Espérance sera possible.

Et si la Famille marianiste sait « inventer, comme le lui a demandé le pape le 3 septembre dernier, de nouvelles manières d’être témoin, surtout pour ceux qui sont loin », alors, oui, l’Amour sera davantage aimé au coeur de cette «civilisation de l’amour » qu’avec Jean Paul II nous appelons de nos voeux.

NOTES

1 Cf. Ecrits et Paroles , t I, n° 1.
2 Cf. V. Gizard in Le temps des prophètes , 1992, p. 37 et Petite vie de G.-J. Chaminade , Paris 1995 p. 43.
3 Cf. id.
4 Petite Vie… , pp. 47-48.
5 Petite Vie… , p. 51.
6 Cf les n° 68 à 71 des Ecrits et paroles.
7 Cf les numéros 75 à 81 du tome I des Ecrits et Paroles.
8 Cf n° 81.
9 Petite Vie …, 90 ss.
10 In Allez, jetez vos filets , p. 47.
11 Cf Gizard, Petite vie…, pp. 95 s.
12 Ecrits de Direction  II, 338.
13 Lettres , 24.8.1839 nº 30.
14 Id, nº 11.
15 Id, nº 12.
16 Id, nº 14.
17 Cf Ecrits et Paroles  I n° 154.

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